Une plainte aux États-Unis révèle une escroquerie pyramidale basée en Turquie liée à une figure de l’opposition syrienne
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Une importante plainte pour fraude déposée devant un tribunal fédéral américain a mis au jour un système pyramidal international impliquant une figure de premier plan de l’opposition syrienne, proche des responsables du gouvernement islamiste du président turc Recep Tayyip Erdogan.
La plainte civile de 97 pages, déposée le 26 juin 2025 devant le tribunal de district américain du Massachusetts, accuse Mustafa Sabbagh, 60 ans, figure de l’opposition syrienne, et son fils Mahmoud Sabbagh d’avoir orchestré une vaste escroquerie ciblant des investisseurs sous prétexte de soutenir des causes de réfugiés syriens et des projets financiers turcs dans l’immobilier, l’hôtellerie, la joaillerie et le change.
Selon les documents du registre du commerce turc obtenus par Nordic Monitor, le père et le fils sont naturalisés turcs. Bien que Sabbagh senior se soit installé à Doha après avoir quitté la Syrie, il a choisi la Turquie comme résidence principale, y créant plusieurs entreprises tout en promouvant activement l’opposition syrienne. Il a tissé des liens étroits avec de hauts responsables turcs, rencontrant même le ministre des Affaires étrangères et le président en tant que figure éminente de l’opposition syrienne.
Plainte civile américaine contre une figure de l’opposition syrienne accusée d’escroquerie pyramidale depuis la Turquie :
Sabbagh a même été mis en avant dans la bibliothèque Millet (Nation) du président Erdogan — la plus grande du pays — après avoir fait don d’une collection de ses livres, ce qui lui a valu des éloges de la présidence.
Ses relations privilégiées avec le gouvernement Erdogan lui ont permis d’obtenir en mars 2020 un bail de 35 ans pour le bâtiment historique 5. Vakıf Han, situé près de la gare de Sirkeci au cœur d’Istanbul. Il l’a transformé en un hôtel de luxe de 57 chambres, les autorités locales facilitant toutes les autorisations nécessaires.
Sabbagh a acquis ce bail via GFKA Turizm ve Antrepo İşletme Anonim Şirketi, une société spécialement achetée pour cet investissement estimé à 404,3 millions de livres turques fin 2023. Le gouvernement turc a même exempté le projet d’étude d’impact environnemental.
İnce Gold Altın Kuyumculuk ve Dış Ticaret Anonim Şirketi (İnce Gold), fondée en août 2017 par Mustafa Sabbagh à Istanbul :
Sabbagh possède plusieurs entreprises, seul ou avec son fils. Selon les registres commerciaux, il contrôle une société de joaillerie, construction et immobilier (İnce Kuyumculuk) créée en décembre 2017, ainsi qu’une société de commerce extérieur et métaux précieux (İnce Gold) fondée en août 2017.
Au cœur du système pyramide se trouve İnce Gold, utilisée comme façade pour soutirer plus de 4 millions de dollars à Emadeddin Z. Muntasser, entrepreneur libyo-américain et défenseur des droits humains basé dans le Massachusetts.
Selon la plainte, Muntasser a été amené à investir dans ce qui était présenté comme une entreprise turque régulée de transfert d’argent et de change. Les fonds auraient en réalité servi à financer des investissements hôteliers sans rapport et des dépenses personnelles somptueuses, dont une villa sur les rives du Bosphore et une flotte de voitures de luxe à Istanbul.

La plainte dépeint comment le capital politique et caritatif de la communauté syrienne en exil aurait été détourné à des fins personnelles. Sabbagh, ancien secrétaire général du gouvernement intérimaire syrien, aurait utilisé son statut et ses affiliations — notamment avec l’ONG américaine Syrian Forum — pour gagner la confiance des investisseurs.
Co-fondée par Sabbagh et deux autres accusés — Ghassan Hitto (ex-premier ministre intérimaire de l’opposition syrienne) et M. Yaser Tabbara (avocat basé à Chicago) — Syrian Forum a levé des millions de dollars pour aider les Syriens déplacés.
Les accusés ont également occupé des postes de direction dans la formation du gouvernement intérimaire syrien en 2011 avec le soutien de la Turquie, destiné à remplacer le régime de Bachar al-Assad.
İnce Kuyumculuk İnşaat ve Gayrimenkul Danışmanlığı Ticaret Limited Şirketi, une autre société turque créée par Mustafa Sabbagh :
L’ONG, active dans l’aide humanitaire aux réfugiés syriens, est accusée d’avoir servi de plateforme pour identifier des donateurs aisés et détourner l’attention des activités frauduleuses.
La plainte allègue que les accusés ont falsifié des états financiers, dissimulé des pertes et tenté de faire taire Muntasser par des tactiques d’intimidation, y compris des menaces voilées et du chantage émotionnel — arguant que l’exposition publique de la fraude nuirait à la cause des réfugiés syriens.
Le scandale s’amplifie avec la révélation qu’İnce Gold n’a jamais été autorisée par les régulateurs turcs pour des opérations de change ou transferts d’argent — contrairement aux documents présentés aux investisseurs par le Sabbagh Investment Group (SIG).

Les fonds détournés auraient permis à Sabbagh d’acheter une somptueuse villa en bordure du Bosphore — l’un des quartiers les plus huppés d’Istanbul — ainsi qu’une flotte de voitures de luxe avec chauffeurs privés.
La plainte énumère plusieurs chefs d’accusation : fraude, conspiration, racket, violation de devoir fiduciaire et infractions aux lois américaines sur les valeurs mobilières. Elle détaille comment des entités turques auraient servi à blanchir les profits et perpétuer l’escroquerie transfrontalière.
Le tribunal américain est saisi pour ordonner le remboursement des 4 millions de dollars de Muntasser et condamner les accusés au titre des lois fédérales sur les valeurs mobilières et le racket.
Cette affaire pourrait avoir des implications plus larges sur le rôle de la Turquie comme refuge pour hommes d’affaires politiquement connectés opérant sous couvert de causes humanitaires, surtout liés à l’opposition syrienne. Les autorités turques restent pour l’heure silencieuses.





