Va-t-on à la Coupe du monde ou à la guerre ?
L’hymne préparé par l’AKP pour la Coupe du monde, puis diffusé avec un clip sur les comptes officiels des sélections nationales, n’est pas seulement une chanson de football. Cette production en dit long sur la manière dont le régime d’Erdoğan regarde le monde, l’histoire, la nation et « l’autre ».
Une ferveur nationale qui bascule dans autre chose
Il faut bien sûr commencer par le reconnaître : les hymnes nationaux et les œuvres portées par l’enthousiasme patriotique sont souvent marqués par l’exagération. Dans le récit national de chaque pays, on peut trouver des formules qui glorifient son propre peuple, rabaissent l’adversaire ou relisent l’histoire à travers l’héroïsme. Beaucoup de ces textes ont d’ailleurs été écrits après des guerres, des luttes d’indépendance, des révolutions ou de grandes fractures sociales. Leur intensité émotionnelle peut donc se comprendre.
Mais ici, il s’agit d’autre chose. La Coupe du monde est perçue, partout dans le monde, comme un moment de fête, de rencontre, de compétition et d’émotion partagée. Un terrain de football n’est pas un champ de bataille. L’équipe adverse n’est pas une armée ennemie. L’enthousiasme des tribunes n’est pas une déclaration de politique étrangère. Pourtant, dans cet hymne visiblement préparé avec soin, le choix d’un langage clivant, provocateur et militarisé n’a rien d’un hasard.
Ce clip parle moins de la réussite des footballeurs que du pouvoir lui-même. Il montre moins le maillot de l’équipe nationale que la vision politique d’Erdoğan. Il s’appuie moins sur le terrain que sur l’industrie de défense, moins sur les tribunes que sur la propagande d’État, moins sur le sport que sur la démonstration de force. La question ne se limite donc pas à un mauvais choix esthétique. C’est un nouvel exemple de cette habitude du pouvoir en Turquie : dissoudre tout ce qui est national dans l’identité de son propre parti.
L’équipe nationale confisquée
L’équipe nationale d’un pays est un bien commun pour tous ses citoyens. Elle appartient à ceux qui votent pour le pouvoir comme à ceux qui ne votent pas pour lui, aux religieux comme aux laïques, aux Turcs comme aux Kurdes, aux alévis comme aux sunnites, à la droite comme à la gauche. Le maillot frappé du croissant et de l’étoile n’est pas une affiche électorale.
Or l’AKP efface depuis longtemps, et de manière délibérée, la frontière entre l’État et le parti. L’institution publique devient la vitrine du parti. Le bien commun de la nation est transformé en panneau publicitaire du pouvoir. Si même un espace qui devrait appartenir à tous, comme l’équipe nationale, est ouvert à la propagande partisane, il ne s’agit plus d’une innocente campagne de soutien. Il faut parler d’une véritable confiscation politique.
Le langage utilisé dans cet hymne et dans ce clip prétend parler d’« unité ». En réalité, il ne raconte pas l’unité, mais l’alignement. Pour le pouvoir, l’unité ne signifie pas faire vivre ensemble les différences. Elle signifie que tout le monde se range derrière le même centre. C’est le rêve d’une société qui ne conteste pas, ne pose pas de questions, ne critique pas, mais applaudit.
Or la véritable unité ne se construit pas lorsque tout le monde répète le même slogan. Elle se construit lorsque des personnes qui pensent différemment peuvent vivre comme des citoyens égaux dans le même pays.
« Vous tous, nous la Turquie » : plus qu’un slogan, une mentalité
La formule mise en avant dans l’hymne, « Vous tous, nous la Turquie », peut sembler au premier regard relever de la ferveur des tribunes. Mais dès que l’on s’y arrête un peu, on comprend que cette phrase n’a rien d’innocent. La Turquie y est présentée comme une puissance seule face au monde, entourée de forces hostiles, mais prête à toutes les défier.
Dans ce langage, il n’y a pas d’amis. Pas de partenaires. Pas d’alliés. Pas de coopération. Il n’y a que « nous » et « eux ».
En relations internationales, ce type de langage a un sens précis. On peut parler ici de construction identitaire. Les États n’agissent pas seulement en fonction de leurs intérêts ; ils agissent aussi selon la manière dont ils se définissent eux-mêmes et dont ils définissent les autres. Lorsqu’un pays se présente en permanence comme encerclé, jalousé, visé, seul mais légitime, sa politique étrangère finit par se former autour de ce récit.
Le discours ne se contente pas de décrire la réalité ; il la construit aussi. Si vous répétez pendant des années à une société que « tout le monde est contre nous », vous finissez par produire une opinion publique réellement convaincue que tout le monde lui est hostile. Ensuite, vous devez mener des politiques plus dures, plus conflictuelles, plus risquées, pour répondre aux attentes de cette opinion que vous avez vous-même fabriquée.
Raconter le football avec le langage de la conquête
Certaines formules de l’hymne renvoient moins à la compétition sportive qu’à l’histoire impériale. Le vers « bien des contrées se sont agenouillées devant ce peuple valeureux », évoque non pas un match de football, mais les conquêtes ottomanes. Ici, ce n’est pas l’équipe adverse qui est convoquée, mais des ennemis historiques. Ce n’est pas un but que l’on imagine, mais une victoire ; ce n’est pas un match, mais une expédition ; ce ne sont pas les tribunes, mais un monde défié.
Si l’on regarde l’histoire ottomane, les géographies suggérées par l’expression « les contrées qui se sont inclinées » sont claires : les Balkans, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, le Caucase, l’Europe centrale. Chacune de ces régions est aujourd’hui composée d’États indépendants, de mémoires vivantes, d’expériences douloureuses et d’identités sensibles. La Turquie peut faire applaudir ce discours à l’intérieur ; elle doit aussi mesurer la manière dont il sera entendu à l’extérieur.
Car la politique étrangère n’est pas un discours à sens unique. Une phrase prononcée à Ankara peut être entendue autrement à Athènes, Sofia, Damas, Bagdad, Erevan, Tel-Aviv ou Bruxelles. Vous pouvez croire qu’il ne s’agit que d’un chant de tribune. D’autres peuvent y voir une menace historique.
Lorsqu’un acteur pense montrer sa force pour assurer sa sécurité, les autres peuvent percevoir cela comme une menace. Vous dites : « Nous voulons seulement donner du moral. » Vos voisins pensent : « Ils nous envoient un message. » Vous dites : « C’est de la fierté nationale. » Ils entendent : « C’est une intention révisionniste. » Vous exhibez vos armes avec fierté. Ils accélèrent leurs propres programmes d’armement.
La diplomatie n’est pas une partie d’échecs ; elle est plus complexe encore. Aux échecs, les deux joueurs avancent chacun à leur tour. En politique étrangère, tout le monde joue en même temps. Vous publiez une vidéo, d’autres pays l’archivent. Vous lancez une phrase de défi, d’autres la font entrer dans leurs rapports. Vous gagnez des applaudissements à l’intérieur, mais vous perdez de la confiance à l’extérieur.
L’un des problèmes que connaît la Turquie ces dernières années est précisément là : le langage de la force destiné à l’opinion intérieure a été confondu avec le langage de la confiance nécessaire en politique étrangère.
De 2002 à aujourd’hui : de l’espoir à la psychologie de l’encerclement
La dernière participation de la Turquie à la Coupe du monde remontait à 2002. Les hymnes de cette époque portaient eux aussi de l’enthousiasme national, de la fierté, de l’émotion. Mais ils n’employaient pas un langage qui plaçait le pays face au monde entier, qui défiait tout le monde, chargé d’allusions aux conquêtes historiques, centré sur le chef et les armes.
À cette époque aussi, la Turquie avait de grands problèmes. Des manques démocratiques, des difficultés économiques, des problèmes de droit, des débats sur la tutelle militaire. Mais il y avait en même temps une perspective européenne. Il y avait l’espoir que la Turquie se renforcerait non pas en se disputant avec le monde, mais en s’intégrant au monde. C’était une orientation incomplète, imparfaite, discutable, mais elle regardait malgré tout vers l’avenir.
Aujourd’hui, nous sommes dans une atmosphère tout autre. Nous vivons dans un régime d’un seul homme, où l’opposition est placée sous pression, où les médias sont largement contrôlés, où la justice est politisée, où les institutions de l’État sont imbriquées dans le parti. Le langage produit par ce régime n’est donc pas pluraliste, mais autoritaire ; il n’est pas conciliateur, mais conflictuel ; il n’est pas démocratique, mais mobilisateur.
Autrefois, on disait : « Nous serons unis. » Aujourd’hui, on dit : « Vous tous, nous. » La différence n’est pas seulement celle qui sépare deux chansons. C’est la différence entre deux visions de la Turquie.
L’avertissement de l’histoire
L’histoire est remplie des récits tragiques de pouvoirs qui ont nourri les masses avec un langage permanent d’hostilité et de grandeur. Le nationalisme n’est pas nécessairement dangereux en soi. Toute société a besoin de confiance en elle-même, de mémoire commune et de solidarité. Mais le danger commence lorsque le nationalisme se place au-dessus du droit ; lorsque le passé est utilisé pour forcer les frontières du présent ; lorsque le chef est présenté comme le seul représentant de la nation ; lorsque l’arme devient le symbole central de la confiance en soi.
Le XXe siècle nous l’a montré à plusieurs reprises. Les États révisionnistes ont souvent commencé par relire les cartes. Le fantôme des anciens empires a été imposé à la vie de nouvelles générations. On a parlé de « droit historique ». De « territoires perdus ». De « ceux qui veulent nous empêcher d’avancer ». Puis ces mots sont devenus des chars, des violations de frontières, des occupations et des catastrophes.
Ce n’est pas ce dont la Turquie a besoin.
Polarisation à l’intérieur, isolement à l’extérieur
Le langage utilisé par l’AKP produit de la polarisation à l’intérieur et de l’isolement à l’extérieur. À l’intérieur, il divise la société entre « ceux qui sont des nôtres » et « ceux qui ne le sont pas ». À l’extérieur, il présente la Turquie comme un acteur constamment dans le défi, toujours convaincu d’avoir raison, toujours encerclé, toujours en colère.
Or être un grand État, ce n’est pas crier sur tout le monde. Être un grand État, c’est savoir gérer les crises, inspirer confiance, être un État de droit, placer ses institutions au-dessus des intérêts d’un parti et parler avec ses voisins. La force d’un pays ne se mesure pas seulement à ses armes, mais à son droit, à son économie, à son éducation, à sa diplomatie et à sa paix sociale.
Le message le plus fort que la Turquie pourrait envoyer aujourd’hui au monde ne serait pas l’image d’un nouveau missile, mais celle d’une justice indépendante. La propagande la plus efficace ne serait pas l’apparition d’un chef sur une scène, mais la possibilité pour une presse libre de poser des questions sans crainte. La plus grande fierté nationale serait de construire un pays où l’opposition n’est pas réduite au silence, où les jeunes ne veulent pas partir, où les citoyens peuvent parler sans peur.
Plus qu’un hymne
C’est pourquoi cet hymne de la Coupe du monde n’est pas une simple polémique autour d’une chanson. Il montre la Turquie telle que le régime d’Erdoğan l’a en tête : une Turquie centrée sur le chef, exhibant ses armes, nourrie par un sentiment de revanche historique, défiant le monde, et appelant à l’intérieur chacun à se ranger sur la même ligne.
Un pays qui va à la Coupe du monde n’est pas obligé de défier le monde. Une équipe nationale qui entre sur le terrain n’a pas à être transformée en tableau de propagande d’un régime. Un peuple n’a pas besoin de fabriquer sans cesse des ennemis pour paraître fort.
La vraie force ne consiste pas à dire que tout le monde est contre vous. La vraie force consiste à avoir la maturité de parler avec tout le monde.
Voilà l’hymne dont la Turquie a besoin aujourd’hui : non pas la conquête, mais la paix ; non pas la colère, mais le droit ; non pas le défi, mais la confiance en soi ; non pas la propagande, mais une joie commune.
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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