Une mise en accusation américaine révèle les liens turcs dans un réseau mondial de trafic de drogue
Abdullah Bozkurt/ Stockholm
Une plainte pénale fédérale américaine majeure a révélé un vaste trafic de méthamphétamine avec des liens significatifs vers la Turquie, désignant un ressortissant turc comme pivot clé d’un réseau tentaculaire s’étendant sur le Mexique, les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique.
La plainte confirme comment la Turquie — sous le régime de plus en plus autoritaire et corrompu du président Recep Tayyip Erdoğan — est devenue un carrefour clé du trafic mondial de stupéfiants. Les trafiquants notoires continuent d’opérer en Turquie en toute impunité, protégés par des connexions politiques, un vaste réseau de corruption et un contrôle laxiste des forces de l’ordre.
Déposée initialement en février 2024 au tribunal de district américain pour le district central de Californie puis transférée en juin 2025 au tribunal du Nevada, l’affidavit décrit une opération internationale menée par le Canadien Opinder Singh Sian, alias « Caïn », « Thanos » et « Opie ». Sian fut arrêté pour avoir conspiré à exporter de grandes quantités de méthamphétamine, avec le trafiquant turc Ibrahim Özçelik jouant un rôle crucial en reliant les opérations nord-américaines à d’autres continents.
L’enquête, lancée en juin 2022 après des renseignements fournis par le bureau de la DEA à Ankara, visait une organisation transnationale incluant des figures basées en Turquie.
Selon la DEA, le réseau coordonnait des livraisons majeures depuis l’Amérique du Sud et le Mexique vers les États-Unis pour redistribution au Canada, en Europe, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Les opérateurs turcs sollicitaient une assistance pour acheminer les drogues via les ports californiens.
Une plainte américaine sur un trafic majeur impliquant la Turquie et des opérateurs turcs :
Özçelik, identifié comme membre d’une organisation de trafic (DTO) opérant depuis la Turquie, fut l’un des premiers à contacter un informateur de la DEA — désigné comme CS-1 — se faisant passer pour un facilitateur logistique mondial. Özçelik présenta CS-1 à Sian, qui orchestrait des livraisons depuis Los Angeles vers l’Australie.
Plus de 200 kg de méthamphétamine pure furent interceptés et remplacés par des colis factices en coordination avec les autorités australiennes, permettant l’arrestation de receveurs à Sydney.
La plainte cite également le Turc Hakan Arif — qualifié de « parrain notoire » — comme fournisseur principal de Sian. Ce dernier se vantait de travailler avec Arif pour transporter des tonnes de stupéfiants, y compris vers l’Afrique.
Les réunions de Sian avec CS-1 à Vancouver révélèrent l’ampleur des opérations. Il affirma collaborer avec des groupes criminels irlandais, italiens et canadiens, recevant d’importantes cargaisons d’Özçelik en Turquie sans paiement initial — signe d’une confiance et de transactions à haut volume.
L’affidavit détaille aussi des tentatives pour importer des précurseurs de fentanyl depuis la Chine, avec Özçelik facilitant la logistique via l’Afrique. CS-1 reçut des échantillons par courrier et rencontra des fournisseurs liés à des réseaux criminels chinois et vietnamiens.
Malgré les dénials persistants du gouvernement Erdoğan, cette enquête s’ajoute aux preuves croissantes que la Turquie est devenue un nœud central du trafic mondial — favorisé par la corruption systémique, la protection politique, des contrôles frontaliers faibles et un système judiciaire corrompu.
Les figures clés du trafic en Turquie sont étroitement liées au gouvernement Erdogan et à son partenaire politique, le parti d’extrême-droite MHP. Ce dernier — longtemps associé à des groupes mafieux — exerce une influence majeure sur la justice et les forces de l’ordre, offrant une impunité aux trafiquants.

Entre 2014 et 2017, le gouvernement Erdoğan a purgé des dizaines de milliers d’officiers de police, militaires et juges sous divers prétextes, les remplaçant par des loyalistes politiques. Ces purges ont entraîné l’abandon d’enquêtes sur le trafic de drogue, les livraisons d’armes aux jihadistes en Syrie et les violations des sanctions contre l’Iran.
Le parlement contrôlé par l’AKP et le MHP a adopté des lois facilitant la libération de figures criminelles. Par exemple, le parrain Alaattin Çakıcı — condamné pour meurtres multiples — fut libéré en 2020. Son protecteur politique, le leader du MHP Devlet Bahçeli, le qualifia de « patriote », présentant ses crimes comme des services rendus à l’État.
Çakıcı opère avec Mehmet Ağar, ancien ministre de l’intérieur soupçonné de superviser des syndicats criminels pour le compte d’Erdoğan.
Le cas de Halil Falyalı, trafiquant notoire basé à Chypre du Nord et inculpé par les États-Unis en 2015, illustre aussi cette impunité. Malgré des mandats d’arrêt, il opéra librement jusqu’à son assassinat en février 2022, probablement lors d’un conflit interne.

Cemil Önal, comptable de la famille Falyalı de 2014 à 2021, révéla que des millions de dollars de pots-de-vin furent versés à des responsables turcs de haut rang, dont le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, l’ex-vice-président Fuat Oktay et l’ex-ministre de l’intérieur Süleyman Soylu.
Önal fut assassiné aux Pays-Bas le 1er mai, probablement par des opérateurs turcs cherchant à le réduire au silence.
Les institutions de sécurité turques — dont la police et le MIT — sont impliquées dans la facilitation des routes de drogue. Les opérations n’aboutissent généralement qu’à l’arrestation de petits dealers, tandis que les cerveaux échappent à la justice.
Des trafiquants internationaux notoires ont afflué en Turquie ces dernières années, obtenant souvent la citoyenneté turque malgré des notices rouges d’INTERPOL.
Ce réquisitoire américain souligne la surveillance croissante des Turcs impliqués dans le narcotrafic organisé, soulevant des questions sur la volonté d’Ankara de combattre ce fléau.




