Une condamnation pour trafic de migrants aux États-Unis met en lumière les réseaux turcs en expansion
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Un ressortissant turc ayant plaidé coupable pour trafic de migrants devant un tribunal fédéral américain révèle l’ampleur croissante des réseaux turcs acheminant des migrants vers les États-Unis via les frontières mexicaine et canadienne.
La plainte pénale contre Serkan Gökce, déjà condamné pour violations migratoires aux États-Unis, détaille un réseau organisé s’appuyant sur des passeurs au Canada, une coordination numérique via WhatsApp et des points de rendez-vous préétablis le long des routes frontalières isolées de l’État de New York.
Selon la plainte déposée dans le district nord de New York, des agents des services frontaliers ont détecté des mouvements près de la frontière canadienne vers 3h du matin le 18 avril 2025. Des capteurs ont enregistré plusieurs individus traversant la forêt vers l’intersection des routes Scriver et Bush à Mooers Forks, un point de passage isolé connu pour le trafic de migrants.
Sur place, les agents ont interpellé trois Turcs ayant immédiatement avoué être entrés illégalement aux États-Unis. Tous trois ont été placés en détention.
Lors du traitement des migrants, un agent a remarqué une berline noire au comportement suspect près du même carrefour. Le véhicule a ralenti comme pour un rendez-vous avant de s’enfuir. Les agents ont arrêté le conducteur, identifié comme Gökce, qui prétendait se rendre à Plattsburgh – une explication incompatible avec sa localisation correspondant au point de rendez-vous décrit par les migrants.
La plainte pénale contre un ressortissant turc pour trafic de migrants vers les États-Unis :
À la station frontalière, l’un des migrants, identifié comme D.C., a autorisé la fouille de son téléphone. Les messages WhatsApp ont révélé qu’il partageait en temps réel ses coordonnées GPS avec Gökce pendant la traversée. D.C. a également désigné un facilitateur basé au Canada, T.Y., ayant organisé l’opération et indiqué aux migrants de chercher une Honda Civic – le modèle conduit par Gökce.
Les trois hommes arrêtés avec Gökce n’en étaient pas à leur première entrée illégale. Les registres de la Sécurité intérieure montrent qu’ils avaient tous été précédemment interpellés pour passage clandestin, deux à Tecate (Californie) après avoir traversé depuis le Mexique en 2023, et un à El Paso (Texas) ayant ensuite gagné le Canada avant de tenter de rentrer.
D.C. a reconnu être d’abord entré illégalement depuis le Mexique, y avoir vécu, puis être parti au Canada d’où il tentait de regagner les États-Unis via un réseau turc opérant depuis Montréal et la frontière Québec-New York. Il a déclaré aux enquêteurs avoir payé 1 500$ à T.Y. au Canada, et devoir 1 500$ supplémentaires à Gökce après la prise en charge.
Ce modus operandi correspond aux schémas documentés par les autorités américaines depuis 2023 : des migrants turcs payant des sommes importantes à des réseaux transfrontaliers exploitant la perméabilité des frontières canadienne et mexicaine.
Gökce lui-même avait un historique connu avec les services migratoires américains. Arrêté à El Paso en 2022 pour entrée illégale, il était ensuite devenu passeur, servant de chauffeur guidé par des mises à jour GPS en temps réel.
Ce dossier, signé par le juge fédéral Gary L. Favro et l’agent frontalier Chase D. Beatty, offre un rare aperçu du fonctionnement des réseaux turcs avec leurs hubs logistiques au Mexique, au Canada et en Turquie, utilisant les zones frontalières américaines comme plateformes pour des traversées coordonnées.
Gökce a plaidé coupable pour trafic de migrants, un crime fédéral passible de lourdes peines. Selon des sources proches du dossier, sa coopération pourrait aider à cartographier un réseau transnational ayant acheminé des milliers de Turcs vers les États-Unis ces dernières années.

Les données migratoires américaines révèlent une explosion du nombre de Turcs entrant illégalement ces cinq dernières années. Cette tendance reflète les bouleversements en Turquie : répression politique, instabilité économique et l’expansion des filières transnationales reliant Istanbul au Mexique et à l’Amérique centrale.
Les chiffres des douanes américaines montrent que les interceptions de Turcs ont atteint 18 986 en 2023 (année fiscale octobre 2022-septembre 2023), avant de baisser à 13 311 en 2024 puis 5 192 en 2025. Pour 2026, seules 304 interceptions sont recensées à ce jour.
En 2024, les services migratoires ont arrêté 37 Turcs pour infractions criminelles ou violations migratoires (10 en 2025). Les détentions ont bondi de 707 en 2024 à 1 198 en 2025. Les expulsions sont passées de 547 en 2024 à 151 en 2025.
Cette trajectoire montre un pic en 2023 suivi d’un déclin, coïncidant avec un renforcement des contrôles frontaliers et l’évolution des routes de passeurs, tout en maintenant les Turcs comme composante notable des flux migratoires non traditionnels.
Pendant ce temps, la répression du gouvernement turc contre les passeurs sous la présidence d’Erdogan reste largement inefficace. La plupart des enquêtes aboutissent à des classements sans suite, des acquittements ou des libérations, y compris pour des individus collaborant avec des réseaux criminels internationaux – soulignant l’incapacité à poursuivre les acteurs clés.
Officiellement, les autorités turques se targuent du nombre d’arrestations et de poursuites. En pratique, les condamnations restent rares et le système judiciaire échoue à endiguer les flux migratoires illégaux.

Selon le ministre Yerlikaya lors d’un briefing parlementaire le 17 novembre 2025, 3 627 passeurs ont été arrêtés en 2025 – un chiffre quasi identique aux 3 924 arrestations annoncées en 2024, signe de l’échec des stratégies gouvernementales à produire un effet dissuasif.
Le volume des affaires judiciaires ne cesse de croître. Selon le ministère de la Justice, 26 314 poursuites pour trafic de migrants concernaient 45 976 suspects en 2024, dont 13 140 nouvelles enquêtes visant 19 735 suspects.
Parmi ces dossiers, 15 424 sont passés devant les tribunaux pénaux (32 538 suspects), avec 7 776 nouvelles affaires en 2024. Au niveau des appels, la Cour suprême a annulé plus de 700 condamnations la même année, affaiblissant encore la réponse judiciaire.
Ces chiffres illustrent l’échec systémique du gouvernement Erdogan : malgré des milliers d’arrestations et un engorgement judiciaire, les réseaux de passeurs opèrent en toute impunité, creusant le fossé entre le discours officiel et la réalité des contrôles.




