Un parrain de la mafia aux Émirats continue de diriger des violences en Turquie malgré le mandat d’INTERPOL
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Une nouvelle série de fusillades mafieuses en Turquie ravive les inquiétudes quant à l’influence persistante du fugitif Sedat Peker. Ce parrain du crime organisé, ancien allié du président Recep Tayyip Erdogan dans la répression des opposants, continuerait d’exercer un pouvoir coercitif depuis son refuge aux Émirats arabes unis.
Peker, recherché par les autorités turques pour multiples chefs d’accusation et visé par des mandats d’arrêt INTERPOL, n’a été ni interpellé par les Émirats ni extradé vers la Turquie. Depuis l’étranger, il dirige son réseau criminel, ciblant ses adversaires dans des guerres de territoires et punissant ceux qui le trahissent, tout en générant des revenus illicites qui financent son train de vie fastueux à Dubaï.
Le dernier incident concerne Süleyman Yasin Akdeniz, petit criminel surnommé « Hacı », abattu aux jambes à Gölcük en septembre 2025. Hospitalisé pour ses blessures, cette attaque serait un avertissement délibéré. Ayant rompu avec son ancien protecteur Peker, il avait publié des lettres manuscrites attribuées au mafieux, causant son humiliation publique.
Cette attaque s’inscrit dans une méthode bien connue de Peker : le « kara kaplı defter » (registre noir) listant les personnes à punir après leur défection. Les proches du dossier affirment que les révélations d’Akdeniz l’ont placé sur cette liste noire, déclenchant une riposte destinée à dissuader d’autres trahisons.
La fusillade de Gölcük s’ajoute à une série de violences attribuées à Peker via ses hommes de main restés actifs en Turquie. Une douzaine d’incidents – dont deux meurtres – seraient liés à sa campagne de vengeance pour réaffirmer son pouvoir affaibli par les actions judiciaires.

Les tirs dans les jambes, méthode courante dans le milieu criminel turc, permettent de punir sans déclencher les conséquences politiques d’un meurtre. Parmi les victimes figurent des journalistes, d’anciens associés et des rivaux de Peker, confirmant que son nom reste synonyme de terreur dans les luttes d’influence où politique et mafia s’entremêlent.
Peker a notamment ciblé à deux reprises son rival de longue date Semih Tufan Gülaltay, dont le bureau fut mitraillé en mai 2022 (un mort). L’attentat de mai 2023 contre Ali Uğur Uzun, figure discrète du réseau Sarallar, lui serait également imputable via le parrain Barış Boyun, actuellement emprisonné en Italie.
Les frères Çelik, Cenk (tué en septembre 2022) et Zafer (réduit au silence), ainsi que Güniz Akkuş (rare figure féminine du milieu abattue aux jambes en juin 2024), comptent parmi ses cibles. Tout comme Emre Erciş, journaliste-espion ayant évoqué l’épouse de Peker, ou encore Cengiz Şıkkaroğlu (« Çerkez Cengiz »), autre figure du milieu attaquée en décembre 2022.

La Turquie a transmis deux demandes d’extradition en mai 2021 aux Émirats, citant des crimes incluant la formation d’une organisation criminelle et des vols armés. Un mandat INTERPOL a été émis le 1er février 2022. La demande a été réitérée lors de la visite du ministre de la Justice Yılmaz Tunç aux Émirats en décembre 2024.
Peker, parrain influent depuis les années 1990, a tissé des alliances avec l’AKP et le MHP. Son casier judiciaire chargé (racket, crime organisé, enlèvements) ne l’a pas empêché de prospérer tant qu’il servait les objectifs politiques du gouvernement Erdogan.
Dans les années 2010, Peker a menacé violemment les universitaires soutenant une résolution pacifique de la question kurde, promettant de « faire couler leur sang à flots ». Il s’en est aussi pris aux membres du mouvement Gülen, promettant de les « pendre aux drapeaux et aux arbres », déclarant que les détenus seraient exécutés.

Devenu trop ambitieux, Peker a négocié avec l’ex-ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu pour se positionner comme figure dominante de l’après-Erdogan. Évincé par ses protecteurs, il a fui vers les Balkans en 2019, puis l’Afrique et Dubaï, où ses vidéos YouTube dénonçant la corruption ont fait scandale avant qu’il ne soit réduit au silence – sous pression émiratie ou via un pot-de-vin selon certaines sources.
Les affaires criminelles contre Peker restent en suspens en Turquie. La persistance des violences liées à ses vendettas personnelles démontre qu’il reste un parrain expérimenté dont le pouvoir repose sur la coercition et la peur. Son impunité malgré les mandats INTERPOL souligne les limites des instruments juridiques face aux refuges transnationaux et aux collusions criminello-politiques.




