Un cadre du Hamas désigné par les États-Unis révèle qu’Erdogan a personnellement promis sa protection, considérant les militants comme sa famille
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Un haut responsable condamné du groupe jihadiste palestinien Hamas, installé ensuite en Turquie, a livré des détails inédits sur la manière dont le gouvernement islamiste de Recep Tayyip Erdogan a accueilli et protégé des membres du Hamas. Il décrit des assurances personnelles du président turc selon lesquelles les membres de l’organisation seraient traités comme sa propre famille et bénéficieraient de la même protection que ses propres enfants.
Musa Akkari, Palestinien né à Jérusalem et vétéran des Brigades Izz al-Din al-Qassam, branche armée du Hamas, a relaté ces détails lors d’un entretien de près de deux heures diffusé par la chaîne islamiste radicale Akit TV. Ses propos offrent l’un des témoignages directs les plus clairs à ce jour sur le rôle de la Turquie comme sanctuaire pour les membres du Hamas exilés dans le cadre de l’échange de prisonniers de Gilad Shalit en 2011.
Selon Akkari, il est arrivé en Turquie à bord d’un avion gouvernemental spécial envoyé par Erdogan, alors Premier ministre. Lui et neuf autres prisonniers liés au Hamas ont été transportés d’Égypte à Ankara après leur libération dans le cadre de cet échange historique entre Israël et le Hamas.
Akkari est resté actif au nom du Hamas depuis son arrivée en Turquie. Au fil des ans, il est devenu l’un des représentants les plus en vue de l’organisation dans le pays, tissant des liens avec des hauts responsables turcs, participant à des événements publics, organisant des rassemblements et coordonnant des activités de collecte de fonds et de lobbying politique.

Par exemple, Akkari faisait partie du groupe sélectionné pour rencontrer le chef du Hamas Ismail Haniyeh avec le président Erdogan en avril 2024. Assis aux côtés de dirigeants du Hamas comme Khaled Meshaal et Zaher Jabarin, sa présence souligne son accès à la fois à la direction du Hamas et aux plus hautes sphères politiques et sécuritaires turques. Du côté turc, Erdogan était accompagné du ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan et du chef du renseignement İbrahim Kalın, montrant l’importance de la réunion et du statut d’Akkari au sein du Hamas.
Akkari serait également à l’origine de Kubbe Medya, une société de médias et propagande liée au Hamas, officiellement enregistrée à Istanbul en mars 2014.
Les documents officiels montrent que la société a d’abord été créée par Sheikh Ahmed al-Omari, une figure des Frères musulmans, avant d’être transférée en décembre 2021 au Palestinien Younis Abujarad, qui a ensuite acquis la nationalité turque sous le nom de Yunus Yıldız.

Bien qu’Akkari n’apparaisse pas dans les documents officiels de Kubbe Medya, son profil LinkedIn l’identifie comme gestionnaire, suggérant un rôle opérationnel malgré l’absence de participation formelle. Cette configuration reflète un schéma récurrent des réseaux du Hamas en Turquie, où les figures influentes restent dans l’ombre tandis que des intermédiaires contrôlent les entités légales.
Akkari a ensuite créé le Centre de Diplomatie Palestinienne (FIDE), une plateforme liée au Hamas en Turquie. Après sa désignation par les États-Unis en 2024, il s’est retiré de la vue publique mais a continué ses activités en coulisses, selon des sources proches des réseaux du Hamas dans le pays.

Les États-Unis ont désigné Akkari comme « terroriste global » en juin 2024, l’accusant de faciliter les activités internationales du Hamas depuis la Turquie. Ses responsabilités publiques ont été transférées à son proche collaborateur Zahir Elbek, tandis qu’Akkari continuerait à diriger les activités en arrière-plan.
Elbek, membre du Hamas depuis sa jeunesse, était proche d’Abu Ubaida, ancien porte-parole des Brigades al-Qassam tué par Israël en 2025. Cette stratégie de substitution des figures publiques permet au Hamas de maintenir ses réseaux tout en réduisant l’exposition des personnes sanctionnées.

Lors de son interview, Akkari a reconnu son implication dans l’enlèvement d’un policier israélien en 1992 et a loué « l’hospitalité exceptionnelle » du gouvernement Erdogan envers les ex-prisonniers du Hamas. Il a cité les propos du président turc : « Nous vous protégerons comme nos propres enfants. »
Cette déclaration confirme que la Turquie agit comme un sanctuaire étatique pour le Hamas, bien qu’Ankara nie systématiquement que son territoire serve à des activités opérationnelles. Les services de renseignement israéliens et occidentaux affirment pourtant que le Hamas utilise la Turquie pour le financement, le recrutement et la logistique.
Akkari a également évoqué ses relations avec Yahya Sinwar, ancien chef du Hamas à Gaza, qu’il décrit comme une figure « exceptionnellement intelligente et influente ». L’interview révèle aussi comment les médias pro-gouvernementaux turcs offrent une tribune aux personnalités liées au Hamas, présentant Akkari comme un « héros de la résistance ».
Interrogé sur la crainte d’une éventuelle opération israélienne en Turquie, Akkari s’est montré confiant, citant les avertissements du chef du renseignement turc İbrahim Kalın contre toute action israélienne sur le sol turc.
Enfin, Akkari a décrit des réunions secrètes entre Erdogan et la direction du Hamas, confirmant l’importance stratégique que le groupe accorde à son alliance avec Ankara. Ses propos offrent ainsi un rare aperçu des liens étroits entre le gouvernement turc et le Hamas sous l’ère Erdogan.

Depuis une décennie, Ankara rejette les accusations israéliennes et occidentales sur l’utilisation du territoire turc par le Hamas à des fins opérationnelles. Pourtant, les renseignements israéliens et américains affirment que le groupe a établi en Turquie une infrastructure financière et logistique étendue.
L’interview d’Akkari corrobore ainsi les allégations selon lesquelles la Turquie offre un refuge systématique aux membres du Hamas depuis l’échange Shalit, sous protection politique d’Ankara.

L’entretien, diffusé le 11 mai 2024, souligne comment la Turquie est devenue sous Erdogan l’un des environnements politiques et logistiques les plus importants pour le Hamas, malgré les pressions occidentales. Les responsables américains et israéliens alertent régulièrement sur la liberté d’action dont bénéficient les membres du Hamas en Turquie.
En définitive, les révélations d’Akkari offrent un témoignage direct inédit sur la relation privilégiée entre le gouvernement Erdogan et le Hamas, illustrant comment un cadre désigné comme terroriste par les États-Unis continue d’opérer en Turquie sous protection étatique.




