Un affidavit du FBI révèle la Turquie comme plaque tournante du financement de l’EI, tandis que la Syrie libère des captifs djihadistes
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Une plainte fédérale américaine récemment déposée révèle que l’État islamique en Irak et en Syrie (EI) continue de recevoir des fonds transitant par la Turquie, et que le nouveau gouvernement intérimaire syrien a libéré des membres condamnés de l’EI.
Les détails ont été rendus publics le 31 juillet 2025 lorsque le Bureau fédéral d’enquête (FBI) a déposé une plainte pénale de 23 pages devant le tribunal central de Californie contre Mark Lorenzo Villanueva, résident de Long Beach et résident permanent légal originaire des Philippines, accusé d’avoir tenté d’apporter un soutien matériel à une organisation terroriste étrangère en violation des lois américaines.
Villanueva (28 ans) a envoyé de l’argent aux combattants de l’EI en Syrie via des intermédiaires opérant en Turquie et au Liban, exposant ainsi l’utilisation continue de la région comme bouée de sauvetage financière et logistique par le groupe militant, selon la plainte.
L’affaire découle d’une enquête antiterroriste du FBI ayant tracé des communications chiffrées sur les réseaux sociaux, des transferts d’argent et des contacts avec des combattants auto-proclamés de l’EI infiltrés en Syrie.
Le FBI affirme que Villanueva a effectué 12 transferts totalisant 1 615 dollars entre février et juillet 2025 via Western Union à deux opératifs liés à l’EI, identifiés dans la plainte uniquement par les initiales « M.H.S. » et « O.K.H. »
L’affidavit du FBI accuse Villanueva d’avoir soutenu l’EI :
Les relevés de transactions montrent que les fonds ont été retirés en Syrie, au Liban et en Turquie, cette dernière servant de plaque tournante clé. Les enquêteurs américains indiquent que le recours à des intermédiaires basés en Turquie correspond à une tactique de longue date de l’EI pour transférer des fonds vers les zones de guerre tout en évitant les virements transfrontaliers directs vers la Syrie, plus susceptibles d’attirer l’attention.
Selon l’affidavit, Villanueva a été mis en contact avec un combattant de l’EI en Syrie, désigné comme « Personne identifiée 1 », qui aurait tenté auparavant un attentat contre l’ambassade d’Iran au Liban. Ce combattant a déclaré à un agent du FBI infiltré que Villanueva lui avait envoyé 200 dollars pour l’aider à obtenir un passeport et, si nécessaire, à acheter une arme.
Condamné à la prison à perpétuité en Syrie pour son rôle dans ce complot, le combattant a été libéré lorsque Ahmed al-Sharaa a pris le contrôle de Damas en renversant le gouvernement de Bachar al-Assad. Dans ses échanges avec l’agent infiltré, il a déclaré : « Quand le régime syrien est tombé, ils ont ‘libéré les frères' », ce que l’agent a interprété comme une référence aux libérations de membres de l’EI sous le gouvernement intérimaire d’al-Sharaa.
Interrogé sur la fiabilité de Villanueva, le combattant syrien a répondu : « Oui mon frère, c’est un frère très loyal et honnête. » Il a ensuite partagé un reçu Western Union traçable jusqu’à l’adresse de Villanueva à Long Beach.
Les documents judiciaires révèlent que Villanueva n’a pas seulement envoyé des fonds, mais a aussi exprimé ouvertement sa volonté de rejoindre l’EI sur le terrain. Dans un message, il déclare à un combattant syrien : « C’est un honneur de combattre et mourir pour notre foi. C’est le meilleur moyen d’aller au paradis. Bientôt, je vous rejoindrai. »

Dans des échanges antérieurs avec un autre contact de l’EI, identifié comme « Personne identifiée 2 », Villanueva a évoqué sa connaissance des armes à feu et affirmé posséder des couteaux et un engin explosif improvisé (IED). Ce second contact lui a envoyé une photo d’un pistolet, précisant qu’il était d’origine « turque » – soulignant un autre lien avec le rôle du pays comme voie d’acheminement d’armes dans le conflit syrien.
Les conversations ont également porté sur des préparatifs logistiques pour se rendre en Syrie. La Personne identifiée 2 a promis que si Villanueva effectuait un pèlerinage en Arabie saoudite, il l’hébergerait en Syrie et l’entraînerait au maniement des armes dans ce qu’il a décrit comme un « chaos sécuritaire ».
Bien que la Turquie ait officiellement classé l’EI comme organisation terroriste et mené des raids périodiques contre ses cellules, des rapports de renseignement et des affaires judiciaires antérieures ont montré que des passeurs et facilitateurs financiers de l’EI opéraient depuis des villes turques, notamment le long de la frontière sud.

L’affaire Villanueva s’inscrit dans cette logique, illustrant comment même des transferts relativement modestes peuvent soutenir des combattants en Syrie lorsqu’ils transitent par des intermédiaires en Turquie et dans les pays voisins.
L’agent spécial du FBI Ronald Steinhoff, auteur de l’affidavit, note que ce recours à des « écrans » en Turquie et au Liban correspond aux méthodes éprouvées de l’EI pour masquer les destinataires finaux des fonds et échapper aux contrôles policiers.
Arrêté le 1er août, Villanueva a vu le FBI découvrir ce qui semblait être une bombe dans sa chambre. S’il est reconnu coupable, il encourt jusqu’à 20 ans de prison. Son cas souligne la résilience du réseau financier transnational de l’EI et le rôle persistant de la Turquie comme plaque tournante cruciale pour le transfert de fonds et de ressources vers la Syrie, des années après la chute du califat autoproclamé.




