Les gouvernements européens renforcent les contrôles sur l’autorité religieuse politisée de la Turquie, le Diyanet
Levent Kenez/Stockholm
Une réunion parlementaire à Ankara a levé le voile sur les opérations internationales de la Présidence des Affaires Religieuses (Diyanet) turque, alors que les capitales européennes durcissent leur contrôle financier et réglementaire sur cette institution et ses réseaux satellites.
Ce briefing s’est tenu le 2 avril devant la Sous-commission parlementaire chargée des Turcs à l’étranger. Le directeur général des relations internationales du Diyanet, Ensari Yentürk, y a détaillé les activités transnationales de l’institution, sa structure hiérarchique et son modèle de financement. Le vice-président du Diyanet, Fatih Mehmet Karaca, est également intervenu sur des questions administratives internes.
Selon les données présentées, le Diyanet déploie à l’étranger 2 430 agents chargés de services religieux, d’éducation et d’actions humanitaires. Yentürk a précisé que ces programmes sont majoritairement financés par des fondations affiliées plutôt que par des crédits budgétaires directs, principalement via la Fondation Diyanet de Turquie (Türkiye Diyanet Vakfı, TDV).
Outre son budget officiel, le Diyanet génère des revenus substantiels grâce à l’organisation des pèlerinages du Hajj et de l’Umrah, ainsi que par des transferts opaques vers la TDV et divers investissements non divulgués.
Créée en 1975 comme une modeste œuvre caritative par le Diyanet, la TDV contrôle aujourd’hui un vaste empire économique avec un millier d’antennes en Turquie. Elle supervise également les projets de mosquées gouvernementales à l’étranger.

Cette réunion intervient dans un contexte de surveillance accrue par les gouvernements européens, notamment en Allemagne, France, Autriche, Pays-Bas et Belgique où le Diyanet maintient un maillage serré via des fédérations de mosquées et des fondations religieuses.
Le cœur des débats a porté sur les restrictions financières croissantes visant les entités liées au Diyanet. Dans plusieurs pays, les comptes bancaires de fondations affiliées ont été gelés ou soumis à des procédures de conformité interminables, perturbant le versement des salaires, les services cultuels et les activités éducatives.
Certaines institutions se retrouvent dans l’impossibilité d’accéder aux dons locaux, paralysant leurs opérations courantes. Malgré des recours juridiques et des démarches diplomatiques, ces blocages perdurent.
Le Diyanet dispose d’un vivier de recrutement conséquent : les lycées religieux imam-hatip forment 70 000 à 80 000 élèves annuellement, tandis que les facultés de théologie (ilahiyat) diplôment 8 000 à 10 000 étudiants par an.
Ces diplômés constituent le réservoir du Diyanet pour ses affectations nationales et internationales. Des milliers de cadres religieux sont déployés à l’étranger, principalement en Europe, après une formation standardisée en Turquie. Leurs missions incluent l’animation cultuelle, l’enseignement religieux et l’encadrement communautaire.
Les discussions par pays ont révélé une tendance unanime en Europe : un renforcement des contrôles réglementaires. En Allemagne, le Diyanet opère via DITIB, la principale fédération musulmane du pays. La France et l’Autriche ont légiféré contre l’influence étrangère dans les institutions religieuses, imposant plus de transparence financière et favorisant un clergé local. Les Pays-Bas et la Belgique ont emboîté le pas.
Les gouvernements européens justifient ces mesures en pointant le rôle de « bras long » du président Erdogan attribué au Diyanet. Plusieurs pays considèrent désormais l’institution comme un vecteur d’influence politique d’Ankara sur les diasporas, ce qui a conduit à des gels de comptes bancaires, un encadrement renforcé des mosquées et des restrictions de visas pour les religieux envoyés de Turquie.
La réunion a aussi abordé des stratégies d’encadrement des jeunes diasporas. Zafer Sırakaya, député AKP chargé des relations internationales et artisan de campagnes de communication pour Bilal Erdogan, a proposé d’organiser des rencontres entre ces jeunes et des figures politiques turques. Ces programmes, coordonnés avec des institutions liées au Diyanet, incluraient aussi une « sensibilisation » aux groupes critiques envers le président Erdogan, notamment le mouvement Gülen – une communauté religieuse inspirée par Fethullah Gülen, dont les sympathisants subissent une répression politique et judiciaire implacable en Turquie.
Ces jeunes seraient systématiquement intégrés à des programmes d’éducation religieuse et à des activités culturelles via les réseaux de mosquées, afin d’ancrer précocement leur allégeance à ces structures.

Les diplômés des écoles imam-hatip et des facultés de théologie sont appelés à jouer un rôle central dans ces programmes, comme éducateurs et coordinateurs locaux.
Outre l’encadrement des jeunes, la réunion a examiné la coordination entre le Diyanet et d’autres entités étatiques turques à l’étranger (consulats, organisations culturelles), qui opèrent en parallèle pour structurer les communautés diasporiques.
Face aux inquiétudes européennes, l’Allemagne a intensifié sa surveillance de DITIB après qu’un discours de l’ex-président du Diyanet Ali Erbaş, perçu comme soutenant le Hamas et évoquant le « jihad global », ait provoqué un tollé politique en septembre dernier.
Compte-rendu de la réunion parlementaire du 2 avril :
Cette affaire s’inscrit dans une défiance allemande croissante envers les liens institutionnels entre DITIB et Ankara. Une enquête de 2017 sur des imams DITIB accusés d’espionnage des critiques du gouvernement turc avait déjà alimenté cette méfiance. Berlin développe désormais des programmes de formation d’imams locaux via l’Islamkolleg Deutschland, pour réduire sa dépendance aux religieux envoyés par le Diyanet.
Malgré les pressions réglementaires, le Diyanet continue d’étendre ses réseaux de formation et de déploiement internationaux. Plus de 1 000 étudiants européens et nord-américains ont suivi ses programmes théologiques en Turquie.
Depuis 2025, DITIB envoie annuellement 75 diplômés turcs en théologie suivre une formation de deux ans à son académie de Dahlem (Allemagne). Ces imams s’engagent ensuite à servir pendant 10 ans dans les mosquées affiliées, sous peine de pénalités financières.
Environ 1 200 religieux d’origine turque officient en Allemagne, dont 250 formés localement. L’académie DITIB a diplômé 53 imams depuis 2020, complétant un dispositif incluant le Programme International de Théologie qui attire des étudiants européens boursiers en Turquie.
Les autorités allemandes s’inquiètent toujours de l’intégration de ces imams étrangers, notamment sur leur maîtrise linguistique et leur adaptation socioculturelle, ainsi que de l’influence présumée d’Ankara sur les cultes diasporiques.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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