Faux diplomates, jet privé et escroquerie à l’asile facilitée par un système judiciaire et policier turc corrompu
Abdullah Bozkurt/Stockholm
La complicité de la Turquie dans une escroquerie à l’asile pour migrants prêts à payer des fortunes pour un transfert illégal vers l’Europe via des jets privés a été révélée lors d’un rare litige civil où une compagnie aérienne a demandé réparation pour fraude.
La société, non identifiée dans le dossier de la Cour de cassation, a porté plainte pour une escroquerie sophistiquée impliquant de faux passeports diplomatiques, un jet privé affrété depuis Istanbul et un groupe de passagers ayant ensuite demandé l’asile en Italie.
Cet incident, survenu en 2021, concernait neuf demandeurs d’asile irakiens transportés d’Istanbul vers l’Italie sous couvert d’une délégation diplomatique étrangère. L’opération aurait dû alerter les autorités à plusieurs niveaux, de la réservation de l’appareil aux contrôles douaniers. Pourtant, les trafiquants ont quitté la Turquie sans encombre, grâce à un système de corruption impliquant des membres du système judiciaire et des forces de l’ordre soudoyés pour fermer les yeux.
Selon la compagnie aérienne, une société agissant pour le compte de neuf individus munis de prétendus passeports diplomatiques de Saint-Kitts-et-Nevis a réservé un jet privé pour une réunion en Italie. Après vérification des documents, un appareil a été affrété pour 43 000 dollars (dont 35 000 payés d’avance).
Les suspects ont envoyé une fausse confirmation de virement SWIFT. La compagnie, dupée, a autorisé le vol avant de découvrir l’arnaque, perdant à la fois l’acompte et son bénéfice.
Un arrêt de la Cour de cassation a rouvert un retentissant dossier de fraude impliquant des passeurs ayant transporté des demandeurs d’asile vers l’Italie en jet privé :
Les avocats de la compagnie ont saisi le parquet d’Istanbul, qui a étonnamment refusé d’engager des poursuites en août 2022. Les procureurs ont invoqué une compétence italienne et l’impossibilité d’identifier les suspects, ignorant les précédents turcs et les protocoles internationaux. Les enquêteurs turcs auraient pu collaborer avec l’Italie via des traités d’entraide judiciaire, mais ont préféré classer l’affaire – un choix interprété comme une volonté de protéger des complices turcs.
En décembre 2022, le 9e tribunal pénal d’Istanbul a rejeté le recours de la compagnie, lui fermant toute voie judiciaire nationale.
Pendant ce temps, les réseaux turcs ont continué à utiliser cette méthode, attirant l’attention des Européens. En septembre 2022, la police italienne a démantelé un réseau utilisant des jets privés et de faux passeports diplomatiques. Cinq suspects ont été arrêtés en Italie et en Belgique lors d’une opération coordonnée avec l’Allemagne, la France, l’Autriche et Europol. Aucune mention de la Turquie n’a été faite, malgré l’origine du schéma.

L’abandon de l’enquête en Turquie a confirmé les soupçons européens sur la complicité d’Ankara. Sous pression, le gouvernement Erdogan a tenté de limiter les dégâts. Le 21 octobre 2024, le ministère turc de la Justice a demandé à la Cour de cassation de rouvrir le dossier.
Un mois plus tard, le procureur général a suivi cette requête. La Cour a rappelé que la fraude impliquant des systèmes bancaires relève de la compétence turque lorsque la victime y réside. L’arrêt du 26 mai 2025 a annulé la décision précédente et ordonné une nouvelle enquête.
Mais ce revirement juridique semble surtout cosmétique. Peu croient à une véritable volonté de punir les trafiquants ou les complices étatiques. Le processus devrait être soigneusement contrôlé pour éviter tout embarras politique, tout en servant d’alibi dans les négociations avec l’Europe.
Ce cas illustre l’intersection trouble entre crime organisé, trafic d’êtres humains et complicité des autorités turques. Il révèle l’impunité dont jouissent certains réseaux, protégés par des relais politiques – notamment le Parti d’action nationaliste (MHP), allié d’Erdogan, dont l’influence au sein de la police et de la justice sert souvent des intérêts mafieux.
Une preuve de plus que la corruption et les ingérences politiques dans le système judiciaire turc favorisent les réseaux criminels transnationaux, au grand dam des victimes et des partenaires européens.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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