Cet article est republié depuis le Stockholm Center for Freedom.
Une commission du Congrès américain met en lumière l’autoritarisme et les violations des droits en Turquie
La Turquie s’achemine vers un régime pleinement autoritaire alors que le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan intensifie sa répression contre l’opposition politique, les médias indépendants, la société civile et les critiques perçus tant dans le pays qu’à l’étranger, ont averti des législateurs et experts américains lors d’une audition au Congrès mercredi.
Les intervenants ont cité l’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, les pressions sur le principal parti d’opposition CHP, l’utilisation abusive d’accusations terroristes contre les critiques du gouvernement, le refus d’Ankara de se conformer aux arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme et son ciblage des dissidents à l’étranger comme signes d’une consolidation autoritaire accélérée.
L’audition était organisée par la Commission Tom Lantos pour les droits de l’homme, un organe bipartite de la Chambre des représentants américaine, avec les représentants Christopher Smith (républicain du New Jersey) et James McGovern (démocrate du Massachusetts). Parmi les témoins figuraient Henri Barkey du Council on Foreign Relations, Michael Rubin de l’American Enterprise Institute, Serkan Gölge, scientifique de la NASA emprisonné cinq ans en Turquie, et Andrew O’Donohue du Carnegie Endowment for International Peace.
Le représentant Smith a déclaré que des milliers de personnes restent emprisonnées en Turquie pour des activités légales à l’époque, comme fréquenter des écoles affiliées au mouvement Gülen, avoir des comptes à la Bank Asya ou maintenir des liens familiaux avec des personnes accusées d’appartenir au mouvement.
Smith a aussi évoqué le ciblage des critiques à l’étranger via surveillance, collecte de renseignements et campagnes d’intimidation, citant l’attaque de manifestants à Washington par la sécurité d’Erdoğan lors d’une visite officielle.
Le président Erdoğan cible les sympathisants du mouvement Gülen depuis les enquêtes pour corruption de décembre 2013 l’impliquant ainsi que son entourage. Il a qualifié ces enquêtes de « complot güleniste » avant de désigner le mouvement comme « organisation terroriste » en mai 2016, intensifiant la répression après la tentative de coup d’État de juillet 2016 qu’il attribue à Gülen. Le mouvement nie toute implication.
Le représentant McGovern a souligné la détérioration continue des droits humains en Turquie, pointant les pressions sur le CHP, les enquêtes visant journalistes et militants, et le non-respect des arrêts contraignants de la CEDH.
Henri Barkey a expliqué que les institutions turques ont été remodelées pour assurer la survie politique d’Erdoğan, avec une justice de plus en plus instrumentalisée. Il a qualifié l’arrestation d’İmamoğlu d’usage le plus agressif du pouvoir judiciaire contre la compétition électorale dans l’histoire turque.
İmamoğlu, considéré comme le principal rival politique d’Erdoğan, a été arrêté en mars 2025 pour corruption dans ce que les critiques voient comme une manœuvre politique pour l’écarter avant les élections de 2028.
Barkey a averti que la nomination d’administrateurs dans les municipalités d’opposition sous prétexte de terrorisme permet de contourner les résultats démocratiques.
Il a aussi évoqué la « mort civile » subie par des dizaines de milliers de personnes licenciées par décret-loi après 2016, perdant emplois, passeports, licences professionnelles, pensions et assurance santé tout en étant stigmatisées sans preuve ni condamnation.
Après la tentative de coup d’État, le gouvernement turc a instauré un état d’urgence (OHAL) jusqu’au 19 juillet 2018, procédant à des purges massives dans la fonction publique via des décrets-loi, licenciant plus de 130 000 fonctionnaires dont 4 156 juges et procureurs et 24 000 militaires pour « liens supposés avec des organisations terroristes ».
Serkan Gölge, emprisonné cinq ans en Turquie avant de retourner aux États-Unis, a expliqué comment la justice individuelle a cédé la place à des punitions collectives. Des actes légaux comme ouvrir un compte bancaire ou fréquenter une école ont été rétroactivement qualifiés de preuves terroristes.
Gölge a décrit comment sa famille, de nationalité américaine, a été empêchée de quitter la Turquie pendant sa détention, illustrant ce qu’il appelle une « diplomatie des otages ».
Il a souligné que des centaines de milliers de victimes moins visibles de la répression post-2016 restent largement oubliées, alors que sa citoyenneté américaine a attiré l’attention internationale sur son cas.
Gölge a expliqué que la purge judiciaire post-coup a laissé peu d’espoir d’examen impartial dans les affaires politiques, avec 2 745 juges suspendus dès le lendemain du putsch et plus de 4 000 au total limogés. Le message aux juges restants était clair : « Statuez contre le gouvernement, et vous serez les prochains. »
Andrew O’Donohue a averti que la Turquie atteint un « point d’inflexion dangereux », passant d’un système électoral inéquitable mais compétitif à un verrouillage empêchant toute alternance.
Il a qualifié l’arrestation d’İmamoğlu de moment décisif dans cette transition, critiquant la réponse internationale timide qui risque d’encourager un recul démocratique accru.
Michael Rubin a décrit la période actuelle comme l’une des plus répressives de l’histoire turque moderne, affirmant qu’Erdoğan a utilisé le putsch avorté de 2016 comme un « cadeau divin » pour justifier une répression pré-planifiée.
Il a caractérisé le ciblage de figures comme Demirtaş, İmamoğlu et Özel comme une « décapitation politique » visant à remodeler la société sur des lignes autoritaires tout en préservant l’accès de l’élite au pouvoir aux ressources de l’État.
L’audition a aussi abordé la liberté religieuse et la situation des communautés chrétiennes. Alors que Barkey juge la cause « perdue », Rubin avertit que le silence entraînera une nouvelle détérioration.
Les témoins ont appelé Washington à lier sa coopération avec Ankara au respect de l’État de droit, notamment lors du prochain sommet de l’OTAN.
Rubin a exhorté les responsables américains à s’exprimer plus fermement sur les prisonniers politiques : « Ce serait formidable qu’un Américain éminent dise : ‘M. Erdoğan, abattez les murs de Silivri' », en référence à la prison de haute sécurité où sont détenus de nombreux prisonniers politiques. Il a appelé à encourager les alliés européens à faire de même.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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