Un livre du gouvernement turc remet en cause la tolérance suédoise et soutient des figures controversées de la diaspora
Levent Kenez/Stockholm
Un livre publié par la Présidence turque pour les Turcs à l’étranger et les communautés apparentées (YTB) soutient que si la Suède se présente comme une démocratie ouverte et inclusive, la participation politique des migrants est influencée par des frontières idéologiques implicites favorisant certains groupes tout en limitant d’autres. L’« Atlas de la diaspora turque en Suède » montre comment le système politique suédois, son paysage médiatique et ses politiques sécuritaires ont progressivement restreint la participation civique et politique des communautés originaires de Turquie, particulièrement celles associées à l’islam, au nationalisme turc ou aux valeurs conservatrices, tout en privilégiant d’autres identités minoritaires.
Ouvrage fondé sur des recherches de terrain, des données statistiques et des entretiens approfondis, il retrace près de six décennies de migration de la Turquie vers la Suède. Il affirme que les Turcs ne sont plus un groupe marginal de migrants mais une composante permanente et politiquement pertinente de la société suédoise. Pourtant, selon les auteurs, leur intégration politique s’est faite de manière inégale, influencée non seulement par la classe sociale, la génération et l’histoire migratoire, mais aussi par les limites idéologiques de la Suède et ses calculs de politique étrangère.
La publication s’intéresse également à la montée de l’islamophobie en Suède, culminant avec les brûlures publiques du Coran sous protection policière. Ces incidents, selon les auteurs, ne sont pas des actes isolés de provocation mais les symptômes d’un changement plus large dans l’interprétation de la liberté d’expression, des droits des minorités et de la sécurité nationale. Le livre documente une augmentation constante des crimes haineux anti-musulmans, des attaques contre les mosquées et centres culturels, ainsi qu’une indifférence institutionnelle face aux préoccupations sécuritaires des communautés musulmanes.

Les autodafés du Coran en 2022 et 2023, perpétrés par des militants d’extrême-droite avec des autorisations officielles, retiennent particulièrement l’attention. Selon le livre, ces événements ont révélé une contradiction au cœur du discours démocratique suédois. Alors que les autorités défendaient initialement ces actes comme relevant de la liberté d’expression, les conséquences ont été supportées de manière disproportionnée par les musulmans, confrontés à l’hostilité publique, des menaces contre leurs lieux de culte et un sentiment d’exclusion de la communauté nationale.
Les auteurs notent que le timing de ces incidents pendant le processus d’adhésion de la Suède à l’OTAN leur a donné une dimension géopolitique évidente, tendant les relations avec la Turquie et d’autres pays à majorité musulmane.
Dans des entretiens inclus dans le livre, Mikail Yüksel, un homme politique d’origine turque, formule certaines des critiques les plus acerbes contre les doubles standards politiques suédois. Yüksel, fondateur et président du Parti islamiste Nuance (Partiet Nyans) en Suède, affirme que les politiciens turcs font l’objet d’un examen et de suspicions que ne subissent pas leurs homologues suédois ethniques. Yüksel a été exclu du Parti du centre libéral en 2018 en raison de ses liens avec les Loups gris, l’aile jeunesse raciste du Parti d’action nationaliste d’extrême-droite turc, allié du président Recep Tayyip Erdogan.

Selon Yüksel, cet épisode de sa vie a marqué un tournant dans sa vision de la politique suédoise. Il explique aux auteurs que peu importe les efforts investis par les migrants dans le système politique, l’acceptation totale reste souvent conditionnelle. Il décrit cette prise de conscience comme un facteur clé derrière sa décision de fonder un nouveau parti politique en 2019.
Yüksel, associé aux cercles pro-Erdogan, affirme que l’environnement politique suédois semble sans problèmes pour ceux qui ne suivent pas de près le débat public, mais qu’une image différente émerge à y regarder de plus près. Il soutient que les préjugés systématiques contre les musulmans deviennent visibles dès que l’on gratte la surface, une dynamique insuffisamment reconnue selon lui dans le discours politique dominant.
L’expérience de Mehmet Kaplan, premier ministre suédois d’origine turque, issu du Parti vert (Miljöpartiet), est présentée comme un autre cas emblématique. Kaplan, qui a occupé le poste de ministre du Logement et du Développement urbain, a démissionné en 2016 suite à des critiques concernant ses contacts avec des organisations islamistes et nationalistes et des propos comparant la politique israélienne envers les Palestiniens aux persécutions historiques des Juifs. Tout en reconnaissant la controverse entourant les déclarations de Kaplan, le livre soutient que l’intensité de la réaction reflétait un malaise plus profond face aux acteurs conservateurs religieux liés à la Turquie dans la politique suédoise.

Le président Erdogan a critiqué la Suède pour son traitement de Kaplan, décrivant l’affaire comme un exemple de discrimination envers les politiciens musulmans dans les pays occidentaux. « Vous voyez ce qu’ils ont fait à un musulman devenu ministre en Suède. À la fin, il a été contraint de démissionner », a déclaré Erdogan dans des propos diffusés en direct à la télévision turque.
Le livre inclut également un entretien avec Atila Altuntaş, correspondant en Suède de l’agence de presse publique turque Anadolu. Altuntaş, qui gère aussi son propre site d’information, s’exprime moins en tant que journaliste que comme une voix alignée sur le gouvernement, se concentrant largement sur les griefs liés au traitement de la Turquie et des politiciens d’origine turque par la Suède.
Dans l’entretien, Altuntaş critique ce qu’il décrit comme des doubles standards politiques, affirmant que des actions tolérées lorsqu’elles sont le fait de politiciens suédois ethniques deviennent des motifs d’exclusion lorsqu’elles sont associées à des figures turques. Il cite des cas où des politiciens ont été marginalisés pour leur activité sur les réseaux sociaux, déclarant que dans un pays se présentant comme une démocratie, même le simple fait d’aimer une photo du président Erdogan peut suffire à mettre fin à une carrière politique. Selon Altuntaş, de tels incidents ont conduit à une remise en question de l’application pratique de la liberté d’expression en Suède.
Altuntaş exprime aussi des inquiétudes sur la couverture médiatique suédoise de la Turquie, qu’il qualifie d’exagérée voire parfois diffamatoire. Il dit que les tribunes et réponses qu’il a écrites pour contrer ces articles sont souvent refusées par les médias suédois. Il présente ce manque d’espace pour la réplique comme incompatible avec l’engagement affiché de la Suède en faveur de la liberté de la presse et du pluralisme.
En revanche, le livre note que les politiciens d’origine kurde et assyrienne (ou syriaque), dont beaucoup sont arrivés en Suède comme réfugiés politiques, ont trouvé une acceptation comparativement plus grande, notamment dans les partis de gauche et sociaux-démocrates. La culture politique suédoise, marquée par une forte tradition anti-autoritaire et anti-fasciste, est décrite comme plus réceptive aux identités minoritaires présentées à travers des récits d’oppression historique. Cette dynamique, selon les auteurs, a créé des avantages structurels pour les groupes kurdes et assyriens tout en désavantageant les groupes nationalistes ou conservateurs centrés sur la Turquie.

Le livre situe ces disparités dans le cadre idéologique plus large de la Suède, qui considère le nationalisme de droite et l’islam politique comme des menaces inhérentes à l’ordre démocratique. Bien que cette position ait des racines historiques dans l’expérience européenne du fascisme, les auteurs soutiennent qu’elle a été appliquée de manière sélective, entraînant ce que de nombreux interviewés turcs perçoivent comme des pratiques excluantes. Les données d’enquête citées dans le livre montrent un engagement politique significativement plus faible parmi les Turcs auto-identifiés par rapport aux répondants kurdes et assyriens, reflétant un sentiment d’aliénation vis-à-vis des institutions politiques suédoises.
Le processus d’adhésion de la Suède à l’OTAN complique encore ce tableau. Le livre soutient que les objections d’Ankara, notamment concernant les brûlures de Coran et la tolérance perçue envers l’activisme anti-turc, ont forcé la Suède à considérer les implications internationales de ses politiques intérieures. Les débats juridiques sur les discours haineux et l’incitation religieuse ne se sont intensifiés qu’après des pressions diplomatiques soutenues, soulevant des questions sur l’application proactive ou réactive des protections des minorités.
Tout au long, le livre maintient un ton académique, fondant ses critiques sur des recherches empiriques plutôt que sur la polémique. Il ne nie pas les réalisations de la Suède en matière d’intégration des migrants ou de représentation des minorités, mais remet en question l’idée que ces succès sont équitablement répartis. Il présente plutôt une réalité plus fragmentée où l’ethnicité, la religion et les liens avec la Turquie continuent de déterminer qui peut participer pleinement et qui reste en marge de la démocratie suédoise.
Version PDF du livre sur la diaspora turque en Suède, publié par la Présidence turque pour les Turcs à l’étranger et les communautés apparentées (YTB) :



