De Paris à la prison de Kandıra : Le député Arnaud Saint-Martin brise le silence sur la répression en Turquie
Les points importants
- Du symbole individuel à la réalité collective : La captivité de Figen Yüksekdağ, emprisonnée depuis 2016, n'est pas un cas isolé mais le point de départ d'une mécanique répressive qui s'est progressivement généralisée à l'ensemble du paysage politique turc.
- Un laboratoire d'ingénierie autoritaire : Les méthodes de neutralisation appliquées d'abord aux cadres pro-kurdes et aux réseaux ciblés après 2016 (iltisak, destitutions, "mort civile") servent aujourd'hui de modèle pour viser la société civile, les médias indépendants et l'opposition républicaine (CHP).
- La justice comme instrument de gouvernance : À travers le refus d'appliquer les décisions internationales (CEDH) et le contournement du principe de responsabilité pénale individuelle, l'appareil judiciaire est devenu l'outil central de maintien du pouvoir personnel.
Une feuille de papier manuscrite, frappée du tampon bleu « GÖRÜLDÜ » (Lu et approuvé) de la commission de censure de la prison de haute sécurité de Kocaeli. C’est sous cette forme contrôlée que la voix de Figen Yüksekdağ continue de traverser les murs. En répondant cet été à un message de solidarité du député français Arnaud Saint-Martin (LFI), l’ancienne coprésidente du Parti démocratique des peuples (HDP) a rappelé la force de son engagement : « Faire preuve de résilience et maintenir une résistance politique fait partie de notre quotidien ici. »

Arrêtée le 4 novembre 2016 et maintenue en détention malgré les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) demandant sa libération, Figen Yüksekdağ incarne depuis dix ans la figure de la prisonnière politique indomptable. Mais au-delà de son parcours individuel, sa trajectoire constitue une des premières étapes d’un engrenage judiciaire qui a fini par envelopper la Turquie tout entière.
L’invisibilisation manquée d’une pionnière
Avant son incarcération, Figen Yüksekdağ incarnait la possibilité d’une synthèse politique inédite : l’alliance entre le mouvement féministe, la gauche sociale et la cause des droits politiques kurdes. Co-architecte du succès électoral de juin 2015 qui avait privé le parti au pouvoir de sa majorité parlementaire, elle représentait une alternative démocratique inclusive.
Sa mise à l’écart en 2016, suivie de sa déchéance de mandat et de lourdes condamnations lors des procès d’État, visait à étouffer cette dynamique. Pourtant, dix ans plus tard, la correspondance qu’elle entretient depuis sa cellule montre l’échec de cette tentative d’invisibilisation. De la prison de Kandıra, Yüksekdağ continue d’analyser la situation politique et de maintenir des liens avec les réseaux de solidarité internationaux.
Du cas particulier au système global : Le laboratoire de l’arbitraire
Il serait toutefois réducteur de ne voir dans l’histoire de Figen Yüksekdağ que le drame de l’opposition pro-kurde ou de la gauche radicale. Ce qui s’est joué dans les prisons de haute sécurité à partir de 2016 était en réalité un laboratoire d’expérimentation politique.
Les méthodes testées et validées sur les premières vagues de détenus ont progressivement été normalisées pour s’appliquer à l’ensemble du corps social :
- L’abandon de la responsabilité pénale individuelle : La création du concept d’iltisak (culpabilité par association ou lien présumé) a permis de criminaliser des actes ordinaires ou constitutionnels.
- La « mort civile » : L’interdiction d’exercer une profession, l’annulation des passeports et la confiscation de biens, initialement réservées aux opposants politiques majeurs, ont touché plus de 130 000 fonctionnaires.
- Le contournement du droit international : L’ignorance systématique des décisions de la CEDH et des instances internationales est devenue la règle d’action de l’appareil judiciaire turc.
Un filet répressif étendu à toute la société
Dix ans après le basculement de 2016, le bilan statistique témoigne de cette démesure : plus de deux millions de personnes ont fait l’objet d’enquêtes ou de procédures judiciaires. La répression, qui ciblait d’abord des groupes précis, a étendu ses mailles à toutes les strates de la société civile.
Les universitaires signataires de pétitions pour la paix, les journalistes d’investigation, les défenseurs des droits humains, les chefs d’entreprise et les simples citoyens exprimant une opinion sur les réseaux sociaux ont tour à tour été happés par cette machine de surveillance. Plus récemment, la même logique d’éviction judiciaire a été déployée contre l’opposition républicaine principale (CHP), à travers des enquêtes visant des municipalités d’importance majeure comme celle d’Istanbul et des détentions d’élus locaux.
La prison comme miroir de la Turquie d’aujourd’hui
En observant la lettre de Figen Yüksekdağ et le parcours des milliers d’autres anonymes incarcérés ou frappés par l’arbitraire, un constat s’impose : la prison n’est plus seulement le lieu où le pouvoir enferme ses opposants, elle est devenue le modèle d’organisation de l’espace public turc.
En réalité, la Turquie n’a pas seulement enfermé Figen Yüksekdağ et des milliers d’opposants derrière les barreaux de Kandıra ; elle s’est enfermée elle-même dans une illusion de contrôle. On ne gouverne pas indéfiniment une nation par la peur du juge et l’arbitraire des mandats de dépôt. Dix ans après, le constat est sans appel : si le régime pense avoir fait taire ses détracteurs, il a surtout condamné le pays à un huis clos autoritaire dont il ne sait plus comment sortir.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




