Un incident dans une école en Albanie relance les critiques sur le réseau controversé Maarif soutenu par Erdogan
Levent Kenez/Stockholm
Une altercation entre un directeur d’école et des élèves d’un établissement privé turc en Albanie a provoqué un tollé public et ravivé les interrogations sur la Fondation Maarif, soutenue par le gouvernement turc. Ce réseau éducatif mondial opère dans des dizaines de pays.
Des images filmées au campus Maarif d’Elbasan montrent le directeur, le ressortissant turc Fatih Konuksever, confisquer de la nourriture aux élèves près de l’entrée et la jeter, parfois en la faisant rouler hors de l’enceinte scolaire. À plusieurs reprises, il semble entrer en contact physique de manière agressive avec les élèves pour faire respecter l’interdiction de nourriture extérieure.
Ces images, d’abord publiées par des médias albanais, se sont rapidement propagées en ligne, suscitant de vives réactions. Parents, élèves et anciens éducateurs ont condamné ce comportement et remis en question les procédures de recrutement des responsables scolaires.

Selon des médias albanais, cet incident n’était pas isolé. Des élèves ont affirmé que le directeur confisquait régulièrement la nourriture commandée à l’extérieur, les forçant à dépendre de la cantine scolaire. Certains ont décrit un climat où ils se sentent contraints d’accepter les décisions administratives sans objection.
L’école a publié un communiqué après la diffusion des images, présentant sa version des faits comme une application du règlement intérieur. Le texte n’abordait pas directement les contacts physiques visibles dans la vidéo.
Des journalistes visitant le campus deux jours plus tard ont constaté un renforcement de la sécurité. Le personnel a refusé tout commentaire supplémentaire, distribuant uniquement des copies du même communiqué. Une livraison de nourriture pour les élèves a été bloquée en présence des médias, mais récupérée après leur départ, révélant une application inconstante des règles.
Le directeur Konuksever travaillait auparavant au ministère turc de la Jeunesse et des Sports jusqu’en 2024. Sa nomination à la tête d’un établissement éducatif à l’étranger soulève des questions sur les qualifications requises pour ce type de poste.
La polémique dépasse ce cas spécifique pour concerner la Fondation Maarif elle-même. Créée par le gouvernement turc, cette entité officielle fournit des services éducatifs à l’étranger. Considérée comme un instrument clé de la politique internationale d’Ankara en matière d’éducation, elle est perçue comme un projet phare du président Recep Tayyip Erdogan.
La fondation a été créée après la rupture politique entre le gouvernement turc et le mouvement Gülen, un groupe confessionnel critique envers Erdogan. Depuis, Maarif joue un rôle central dans la reprise ou le remplacement d’écoles affiliées au mouvement Gülen à l’étranger. L’école albanaise concernée était auparavant gérée par des institutions liées au mouvement Gülen avant d’être transférée à la Fondation Maarif.

Dans certains pays, notamment en Afrique, les autorités turques ont directement facilité le transfert de ces institutions à Maarif, parfois dans le cadre d’accords diplomatiques ou économiques plus larges. Des aides au développement, un soutien financier et même une coopération militaire ont été proposés en échange. Dans ce contexte, le transfert des écoles s’inscrit dans une stratégie étatique plus large.
La Fondation Maarif, qui sert également de vecteur à l’exportation d’un islam politique via ses écoles, figure parmi les bénéficiaires surprenants de fonds européens. Décrite comme un projet personnel d’Erdogan, elle agit comme le prolongement international de son gouvernement dans la diffusion d’une vision idéologique à travers l’éducation.
Le réseau s’est considérablement développé : 64 pays, 517 écoles, deux universités, 15 centres éducatifs, 11 instituts de recherche et 56 dortoirs, accueillant plus de 75 000 élèves. Son personnel compte environ 13 000 employés, dont moins de 5% viennent directement de Turquie.
Les financements publics ont explosé : de 422,5 millions de livres turques (environ 13 millions de dollars) en 2019 à 6,7 milliards (205 millions de dollars) en 2025. Cette croissance interpelle au sein même du système éducatif turc.
Des rapports du ministère turc de l’Éducation pointent des chevauchements de compétences entre ses services et ceux de Maarif, source de confusion institutionnelle. Ces doublons révèlent des problèmes structurels plus profonds et suggèrent que les priorités de la fondation dépassent les objectifs éducatifs.
La politique salariale de Maarif fait également débat. Les enseignants expatriés peuvent gagner jusqu’à 6 600 dollars mensuels, bien plus que leurs collègues en Turquie. Cet écart crée une forte incitation financière à postuler à l’étranger.
Selon la fondation, 504 employés turcs travaillent actuellement à l’étranger. Mais des critiques dénoncent des recrutements privilégiant les proches du Parti AKP au pouvoir, au détriment du mérite.

Des inquiétudes persistent aussi sur les qualifications pédagogiques de certains employés expatriés. L’expansion rapide et les salaires attractifs auraient conduit à des recrutements ne répondant pas aux standards éducatifs attendus.
Nordic Monitor avait déjà révélé comment Maarif projette l’influence idéologique d’Erdogan dans les Balkans via l’éducation. Ce réseau, présenté comme une initiative majeure du gouvernement turc, s’est implanté en Europe du Sud-Est en reprenant des établissements privés et en s’intégrant aux systèmes éducatifs locaux. Des visites officielles et inaugurations ont souligné l’importance stratégique que lui accorde Ankara.
Nos précédents reportages montraient également les liens anciens entre certains responsables de Maarif et des mouvements islamistes politiques, voire jihadistes, comme la Fondation IHH ou des réseaux proches du Hamas, confirmant que sa mission dépasse le cadre éducatif.

Maarif a également étendu ses activités en Afghanistan via un dialogue direct avec les talibans, illustrant une autre facette de ses opérations internationales. La fondation a maintenu ses écoles et dortoirs après le retour au pouvoir des talibans, s’engageant à soutenir le système éducatif afghan sans remettre publiquement en cause leurs restrictions, notamment sur l’éducation des filles. Cette approche s’inscrit dans la stratégie turque pour préserver son influence en Afghanistan, avec l’éducation comme levier clé.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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