Un film à la gloire d’Abdullah Çatlı tourné dans l’université spoliée d’İpek
Le projet de film retraçant la vie d’Abdullah Çatlı, figure centrale de ce que l’on appelle en Turquie « l’État profond » (Derin Devlet), ne cesse de susciter des polémiques. Les dernières révélations concernant les lieux de tournage ont ajouté une dimension politique et éthique majeure à l’affaire. Plusieurs scènes clés ont en effet été filmées sur le campus de l’Université İpek, une institution autrefois prestigieuse, aujourd’hui symbole des purges post-2016.

L’Université İpek : un projet brisé à l’aube de son envol
Fondée par l’homme d’affaires Akın İpek, président d’İpek Holding, l’Université İpek avait été conçue comme un centre d’excellence académique à Ankara. Cependant, son destin a basculé brutalement en 2016. Alors que l’établissement s’apprêtait à célébrer ses premiers diplômés, l’université a été fermée par un décret-loi (KHK) publié sans qu’aucun motif concret ou preuve tangible ne soit avancé à l’époque.
Voir aujourd’hui ces locaux — nés de l’investissement d’un grand groupe privé et destinés à l’éducation — servir de plateau pour un film sur un homme lié à la violence politique et aux réseaux mafieux est vécu comme une profanation par la société civile. Pour beaucoup, c’est l’image même d’un « bien spolié » mis au service d’un récit de glorification ultra-nationaliste.

Focus : Qui était réellement Abdullah Çatlı ?
Pour le public français, comprendre le scandale nécessite de s’arrêter sur le parcours d’un homme qui a incarné, pendant deux décennies, la face sombre de la République turque.
- Une figure de l’extrême droite radicale : Dans les années 1970, Abdullah Çatlı grimpe les échelons des « Loups Gris » (Ülkü Ocakları). Il est alors soupçonné d’avoir orchestré plusieurs assassinats de militants de gauche et d’intellectuels, dont le massacre de Bahçelievler en 1978.
- Recherché par Interpol : Après le coup d’État militaire de 1980, il s’enfuit en Europe. Recherché par Interpol pour meurtre, il est également arrêté en France et en Suisse pour trafic de drogue (héroïne) dans les années 80.
- L’agent de l’ombre : Malgré son statut de fugitif, Çatlı aurait collaboré avec les services de renseignement turcs (MIT). Il aurait été utilisé pour des opérations clandestines, notamment contre les militants de l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) et le PKK en Europe.
- Le scandale de Susurluk (1996) : C’est sa mort qui va ébranler l’État turc. Le 3 novembre 1996, une Mercedes s’encastre dans un camion près du village de Susurluk. À l’intérieur, on retrouve les corps d’Abdullah Çatlı (muni d’un faux passeport diplomatique), d’un haut responsable de la police et d’une reine de beauté, tandis qu’un député influent est le seul survivant. Cet accident a prouvé mathématiquement l’alliance contre-nature entre la politique, la police et la mafia : ce qu’on a appelé « l’État de Susurluk ».
Une réécriture de l’histoire qui inquiète
Le film semble vouloir présenter Çatlı sous un jour héroïque, celui d’un patriote ayant servi son pays dans l’ombre. Les critiques dénoncent une tentative de réhabilitation d’un criminel de droit commun et d’un assassin politique.
L’utilisation de l’Université İpek pour ce tournage n’est donc pas qu’un choix logistique. Pour les observateurs, c’est un message politique clair : l’appropriation des espaces de savoir spoliés par les réseaux de l’ancien État profond. Alors que la Turquie traverse une période de fortes tensions régionales, ce retour nostalgique vers les « années de plomb » inquiète sur la trajectoire démocratique du pays.
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