Malades, âgés, mères et enfants : une ONG documente la « négligence délibérée » dans les prisons turques
Les points importants
- Une thèse, la « négligence délibérée » : l’ONG Solidarity With OTHERS affirme que les refus de soins, de transferts ou de visites visent des détenus précis et sont présentés comme de simples contraintes administratives.
- Un décès en détention, Abdullah Tırpan : mort le 26 octobre sans avoir été libéré, alors que l’Institut de médecine légale, dont l’avis conditionne les suspensions de peine, l’avait jugé apte à rester dans une prison de type R.
- Une surpopulation en hausse : 434 681 détenus pour 304 278 places au 3 septembre, soit 43 % de surpopulation.
Quatre jours après l’amputation de sa jambe gauche, Abdullah Tırpan, 73 ans, est mort en détention le 26 octobre, sans que sa peine ait jamais été suspendue. Deux jours plus tard, l’ONG belge Solidarity With OTHERS a publié un rapport, signé du Dr Fikret Demirçivi, qui place son cas en tête de sa liste des situations urgentes et y voit l’illustration d’un mécanisme qu’elle nomme la « négligence délibérée ».
Une grille de lecture : la négligence délibérée
Intitulé Vulnerable Behind Bars, le rapport s’appuie sur une vingtaine de dossiers individuels compilés en 2025 et 2026, sur huit entretiens avec des mères détenues ou anciennement détenues, et sur les travaux d’organismes internationaux, du Conseil de l’Europe aux Nations unies. Sa thèse : le refus d’un soin, d’un transfert ou d’une visite serait la privation ciblée d’un droit pour un détenu précis, présentée comme une contrainte générale (« transfert impossible pour l’instant », « médicament en rupture »), et non un simple raté administratif. Une pénurie se règle avec des moyens supplémentaires, soutient l’auteur, alors qu’une privation ciblée exige que des responsables rendent des comptes.
Le texte cite notamment Asuman Birinci, enseignante limogée par décret, détenue à Antalya, sur la côte méditerranéenne, avec un taux d’hémoglobine de 6,8 g/dL, à qui un médecin de la prison aurait répondu : « Bu değerlerle yaşayabilirsin » (« Vous pouvez vivre avec ces valeurs »).
Tırpan : un transfert plutôt qu’une libération
Commerçant à Tekirdağ, ville de la mer de Marmara à l’ouest d’Istanbul, et sans casier judiciaire d’après sa déclaration devant le tribunal en 2018, Abdullah Tırpan, diabétique, avait été condamné à 7 ans et 6 mois dans les enquêtes visant le mouvement Hizmet / Gülen. Parmi les éléments retenus contre lui figurent des dépôts à la Bank Asya, une banque liée au mouvement, un type de preuve que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), juridiction du Conseil de l’Europe, a jugé insuffisant pour fonder une condamnation dans l’arrêt Yalçınkaya.
Selon le rapport, qui s’appuie sur TR724, BoldMedya et Bianet, il a attendu près de quatre mois une IRM cérébrale prescrite en février, qui a révélé en juin un rétrécissement sévère des artères du cerveau. En septembre, l’Institut de médecine légale, organisme d’État dont l’avis conditionne les suspensions de peine pour raison de santé, a estimé qu’il pouvait rester dans une prison de type R, que le rapport décrit comme destinée aux détenus nécessitant des soins continus. Il a été transféré de Tekirdağ à la prison de Metris, à Istanbul, au lieu de bénéficier de la suspension de peine que prévoit l’article 16 de la loi 5275 sur l’exécution des peines.
Sa jambe a été amputée dans la nuit du 22 au 23 octobre, comme Bosphorama le rapportait alors. Il est mort en soins intensifs le 26 octobre, après environ 39 des 90 mois de sa peine. L’ONG réclame une enquête indépendante, comme l’exige l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme pour tout décès en détention. Elle voit le même mécanisme à l’œuvre pour Erol Şengök, 89 ans, en fauteuil roulant, pour qui l’Institut a proposé un transfert à Istanbul ou à İzmir, loin de sa famille de Kırşehir, en Anatolie centrale : Istanbul est à environ 630 km, soit plus que la distance Paris-Bordeaux, et İzmir à plus de onze heures de bus.
Un système saturé
Au 3 septembre, la Turquie comptait 434 681 détenus pour 304 278 places, soit 43 % de surpopulation dans 402 prisons, contre 412 991 détenus début mars selon les chiffres publiés alors par Bosphorama. Les registres parlementaires cités par l’Association turque des droits de l’homme (İHD) recensent 1 001 décès en prison en 2025, toutes causes confondues. Au moins 1 412 détenus malades, dont 335 gravement, étaient comptés en avril 2025.
Le rapport s’attarde aussi sur les enfants. Les mères interrogées décrivent des enfants sociables avant l’incarcération, repliés ensuite, un constat que l’ONG qualifie elle-même de « signal préliminaire » au vu de huit entretiens seulement. Dans le dossier de la journaliste Gazel Bulut, libérée en août au terme de sa peine, sa fille de 5 ans lui aurait dit, au parloir fermé, où une vitre sépare les visiteurs du détenu : « Sen camın arkasındayken ben çok korktum » (« J’ai eu très peur quand tu étais derrière la vitre »).
Strasbourg a tranché, Ankara tarde
Le texte rappelle que la CEDH a jugé, dans l’arrêt Yalçınkaya du 26 septembre 2023, que des condamnations fondées sur ByLock, une messagerie cryptée que les autorités turques associent au mouvement, sur des comptes à la Bank Asya ou sur l’appartenance à des associations violaient la Convention. Dans l’arrêt Yasak, rendu en Grande Chambre le 5 mai 2026, elle a conclu par 11 voix contre 6 à une violation de l’article 7, qui interdit de punir sans loi, et par 9 voix contre 8 à une violation de l’article 3, en raison de la surpopulation. Ankara qualifie le mouvement Hizmet / Gülen d’organisation terroriste.
Selon l’ONG, les lois de libération de 2020 et de décembre 2025 excluent pourtant les condamnés pour terrorisme, quels que soient leur âge ou leur état de santé. Les rapports du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), l’organe du Conseil de l’Europe chargé d’inspecter les lieux de détention, sur ses visites de janvier 2021 et de février 2024 n’ont été rendus publics que le 6 octobre 2026. Celui de la visite d’avril 2025 reste confidentiel.
Ce que demande l’ONG
Parmi ses recommandations, le rapport demande à Ankara de motiver par écrit chaque refus ou report de soin, d’appliquer les articles 16 et 16/A de la loi 5275 et de mettre en œuvre Yalçınkaya et Yasak. Il invite le Conseil de l’Europe à envisager la procédure de l’article 46 §4 de la Convention, qui permet de saisir la Cour lorsqu’un État n’exécute pas un arrêt, et l’Union européenne à intégrer ces constats dans la modernisation de l’union douanière et les discussions sur les visas.
D’après la dernière information publique citée par le rapport, Erol Şengök reste détenu à la prison de Sincan, près d’Ankara.
Lorsque la loi prévoit la suspension de peine pour un détenu gravement malade, un transfert vers une prison réputée « adaptée » peut-il en tenir lieu ?
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