TURQUIE-AZERBAÏDJAN : DEUX ÉTATS, CHACUN SES INTÉRÊTS
Les points importants
- -Une fraternité confrontée aux intérêts nationaux : Malgré leur proximité historique, culturelle et stratégique, la Turquie et l’Azerbaïdjan poursuivent des objectifs parfois divergents. Le slogan « Deux États, une seule nation » ne suffit pas à effacer ces différences.
- - Des désaccords bien au-delà de la question du voile : Les tensions récentes révèlent des divergences plus profondes concernant l’Arménie, Israël, la victoire au Haut-Karabakh et les ambitions régionales des deux dirigeants.
- - Un Azerbaïdjan de plus en plus autonome face à Ankara : Renforcé par sa victoire au Haut-Karabakh et par l’affaiblissement relatif de la Russie et de l’Iran, Bakou entend affirmer son indépendance politique et diplomatique, sans se placer sous l’influence de la Turquie.
En 2009, je travaillais au ministère turc des Affaires étrangères, au sein du département des Nations unies. Nous étions notamment chargés de suivre les candidatures aux différentes organisations internationales. En diplomatie, il est courant que les États négocient des accords de soutien réciproque. Par exemple, la Turquie pouvait s’engager à soutenir un candidat français au Comité contre la torture des Nations unies, en échange du soutien de Paris à sa candidature au Conseil de sécurité.
À l’époque, une pratique avait particulièrement retenu mon attention. Chaque fois que l’Azerbaïdjan, ou un ressortissant azerbaïdjanais, était candidat à un poste international, la Turquie lui apportait automatiquement son soutien. Il n’y avait pas de discussion possible. Je n’ai jamais observé une telle attitude envers un autre pays. C’était la traduction concrète, dans la pratique diplomatique, du slogan souvent répété : « Deux États, une seule nation. »
Mais cette proximité avait aussi ses limites. J’ai pu le constater cette même année.
En octobre 2009, Ankara cherchait à normaliser ses relations avec l’Arménie. Le 10 octobre, les deux pays signaient les protocoles de Zurich. Quelques jours plus tard, à Bakou, les drapeaux turcs du mémorial des soldats turcs tombés au combat étaient retirés et leurs mâts démontés. Je me souviens de la vive réaction de l’Azerbaïdjan, qui voyait dans le rapprochement entre Ankara et Erevan une menace pour ses propres intérêts.
À l’époque, coincé entre deux puissants voisins, la Russie et l’Iran, l’Azerbaïdjan avait pourtant grand besoin du soutien turc. Cela ne l’empêchait pas de s’opposer ouvertement à Ankara lorsque ses intérêts étaient en jeu.
Dix-sept ans plus tard, les deux pays traversent une nouvelle période de tensions. Mais cette fois, le contexte régional et le rapport de force ont profondément changé.
Derrière la fraternité, des tensions bien réelles
Les relations entre la Turquie et l’Azerbaïdjan se sont considérablement renforcées ces dernières années. La coopération militaire s’est intensifiée, de grands projets énergétiques et commerciaux ont été réalisés, et le soutien turc à la victoire azerbaïdjanaise au Haut-Karabakh a encore rapproché les deux pays. Recep Tayyip Erdoğan et Ilham Aliyev n’ont cessé de célébrer cette fraternité.
Pourtant, les événements des dernières semaines montrent que cette entente est moins solide qu’il n’y paraît.
La controverse est née des restrictions imposées au port du voile dans les établissements scolaires azerbaïdjanais. En Turquie, certaines personnalités proches du pouvoir ont critiqué ces mesures. Des réactions finalement assez modérées, compte tenu de la place qu’occupe le voile dans l’idéologie de l’AKP.
La réponse d’Ilham Aliyev a pourtant été particulièrement ferme. Dans un discours prononcé le 2 octobre, le président azerbaïdjanais a affirmé que son pays n’avait besoin ni de l’aide ni de la protection de quiconque. Ses propos minimisant le rôle des soutiens étrangers dans la victoire au Haut-Karabakh ont également été interprétés comme un message adressé à Ankara.
Le fait qu’Erdoğan n’ait pas participé au sommet international de Bakou et qu’il y ait été représenté par son ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, avait déjà été interprété comme un signe de refroidissement des relations entre les deux capitales. Après cette visite, des médias azerbaïdjanais ont multiplié les accusations et les caricatures visant le chef de la diplomatie turque. Certains sont allés jusqu’à évoquer son implication présumée dans une tentative de coup d’État en Azerbaïdjan, ainsi que des activités de renseignement et d’ingérence dans les affaires intérieures du pays.
Dans un État où les médias sont largement contrôlés par le pouvoir, il est difficile de considérer cette campagne comme totalement indépendante des autorités.
Or, la question du voile ne représente qu’un aspect marginal des relations entre les deux pays. La virulence de ces réactions laisse penser que les désaccords sont bien plus profonds.
Un nouvel équilibre des forces dans le Caucase
Pour comprendre ces tensions, il faut d’abord regarder comment les rapports de force ont évolué dans le Caucase du Sud.
La guerre en Ukraine mobilise une grande partie des ressources russes, tandis que l’Iran a vu son influence régionale affaiblie par les conflits au Moyen-Orient. Le recul relatif de ces deux puissances, qui ont longtemps pesé sur les équilibres régionaux, offre de nouvelles marges de manœuvre à la Turquie comme à l’Azerbaïdjan.
Ankara cherche à profiter de cette situation pour renforcer sa présence dans le Caucase. Pour Erdoğan, le partenariat militaire et économique avec Bakou constitue un élément essentiel de son ambition de faire de la Turquie une puissance régionale incontournable.
Mais Aliyev poursuit ses propres objectifs.
Après s’être progressivement affranchi des pressions russes et iraniennes, l’Azerbaïdjan ne souhaite pas se retrouver sous l’influence dominante de la Turquie. Fort de sa victoire au Haut-Karabakh, Aliyev estime peut-être ne plus avoir autant besoin du soutien d’Ankara.
Les attentes des deux dirigeants commencent ainsi à diverger. Erdoğan considère l’aide apportée à l’Azerbaïdjan comme un moyen de renforcer l’influence turque. Aliyev, lui, refuse que ce soutien limite sa liberté de décision.
La manière dont chacun raconte la victoire au Haut-Karabakh illustre ce désaccord. Erdoğan rappelle régulièrement le rôle de l’assistance militaire turque et de son industrie de défense. Aliyev insiste, au contraire, sur le mérite de l’armée azerbaïdjanaise, prenant soin de préciser que les armes turques ont été achetées, et non offertes.
Au fond, cette divergence ne porte pas seulement sur les mérites respectifs de chacun dans une victoire passée. Elle concerne surtout la place que chaque pays entend occuper aujourd’hui.
Arménie et Israël : des intérêts qui divergent
L’Arménie reste l’un des principaux sujets de désaccord.
Depuis la reprise du contrôle du Haut-Karabakh par Bakou, la Turquie souhaite avancer vers une normalisation de ses relations avec Erevan. La réouverture de la frontière pourrait lui offrir de nouvelles perspectives économiques et diplomatiques.
Mais l’Azerbaïdjan considère toujours la fermeture de cette frontière comme un moyen de pression important sur l’Arménie. Aliyev supporte difficilement l’idée qu’Ankara puisse avancer sans tenir compte des exigences de Bakou.
On retrouve ici une situation proche de celle que j’avais observée en 2009. La Turquie veut mener sa propre politique régionale, tandis que l’Azerbaïdjan attend d’elle qu’elle subordonne ses relations avec l’Arménie aux intérêts azerbaïdjanais.
Les relations avec Israël constituent un autre point de divergence.
L’Azerbaïdjan est l’un des fournisseurs importants de pétrole d’Israël et un client majeur de son industrie de défense. Pour Bakou, Israël représente également un partenaire stratégique face à l’Iran.
Le gouvernement Erdoğan, de son côté, tient un discours particulièrement virulent contre Israël, notamment en raison de Gaza et de la Syrie. Mais ce discours contraste avec certaines réalités économiques.
Le pétrole azerbaïdjanais continue de transiter par la Turquie jusqu’à la Méditerranée, d’où il est notamment acheminé vers Israël. Ankara condamne donc publiquement l’État hébreu tout en bénéficiant indirectement de ce commerce.
Aliyev, quant à lui, n’entend pas laisser les considérations de politique intérieure du gouvernement Erdoğan dicter les relations de son pays avec Israël.
Des intérêts économiques étroitement liés
Les relations entre Erdoğan et Aliyev, deux dirigeants autoritaires, comportent aussi une dimension économique qu’il serait difficile d’ignorer.
Au fil des années, les échanges entre les deux pays ont donné naissance à un réseau complexe d’intérêts qui s’étend jusqu’aux proches des dirigeants.
Plusieurs enquêtes de la presse internationale ont mis en lumière des liens commerciaux entre des sociétés associées aux entourages familiaux d’Erdoğan et d’Aliyev. Certaines ont notamment porté sur des opérations impliquant la compagnie pétrolière publique azerbaïdjanaise SOCAR et des pétroliers liés à l’entourage de la famille Erdoğan.
Les grands contrats attribués dans le cadre de la reconstruction du Haut-Karabakh ont également ouvert d’importantes perspectives économiques à des entreprises turques proches du pouvoir.
Ces éléments montrent que le rapprochement entre Ankara et Bakou ne repose pas uniquement sur une convergence stratégique. Il s’appuie aussi sur des intérêts économiques liés aux cercles dirigeants.
Lorsque les intérêts politiques et financiers sont aussi étroitement imbriqués, des désaccords peuvent naturellement surgir. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les tensions actuelles trouvent leur origine dans ces réseaux d’affaires. Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer cette dimension des relations entre les deux dirigeants.
Pourquoi la question du voile a-t-elle provoqué une telle réaction ?
Si les divergences sont aussi nombreuses, pourquoi les tensions se sont-elles cristallisées autour du voile ?
Les deux pays entretiennent des rapports très différents à la religion et à son rôle dans la société.
Le pouvoir d’Erdoğan accorde une place importante aux références religieuses dans son discours politique. À l’inverse, les élites dirigeantes azerbaïdjanaises, marquées par l’héritage soviétique, défendent une conception beaucoup plus séculière de l’État.
Le régime d’Aliyev se méfie particulièrement des mouvements religieux susceptibles d’acquérir une influence politique. Dans ce pays majoritairement chiite, l’influence religieuse de l’Iran est perçue comme une menace potentielle pour la souveraineté nationale. Bakou ne souhaite pas davantage que des réseaux religieux ou politiques venus de Turquie puissent servir d’instruments d’ingérence.
La controverse sur le voile dépasse donc, aux yeux des autorités azerbaïdjanaises, la seule question de l’éducation ou de la liberté religieuse. Elle touche au droit de l’État de définir lui-même son organisation sociale.
En réagissant aussi fermement, Aliyev a peut-être voulu rappeler à Erdoğan que les choix politiques et sociaux de l’Azerbaïdjan ne se décident pas à Ankara.
Reste que la sévérité de cette réaction paraît disproportionnée au regard des critiques relativement limitées venues de Turquie. Elle suggère que des frustrations plus anciennes se sont accumulées entre les deux capitales.
Deux États, deux intérêts distincts
Il paraît peu probable, à ce stade, que les tensions actuelles débouchent sur une rupture majeure. Au-delà de leurs liens historiques et culturels, la Turquie et l’Azerbaïdjan sont profondément interdépendants dans les domaines de l’énergie, des transports, du commerce et de la défense. Une détérioration durable de leurs relations aurait un coût élevé pour les deux parties.
Mais les événements récents rappellent une réalité longtemps masquée par les discours sur la fraternité.
La Turquie et l’Azerbaïdjan peuvent partager une histoire, une langue proche et de fortes affinités culturelles sans pour autant avoir les mêmes intérêts sur tous les dossiers.
Surtout, le nouvel équilibre régional modifie leur relation. Renforcé par sa victoire au Haut-Karabakh et moins exposé aux pressions russes et iraniennes, l’Azerbaïdjan entend désormais affirmer davantage son autonomie face à Ankara. Erdoğan, de son côté, découvre les limites de son influence sur l’un de ses alliés les plus proches, au moment même où il cherche à accroître le poids régional de la Turquie.
À ces rivalités s’ajoutent les intérêts économiques des deux dirigeants, leurs divergences idéologiques et les incertitudes entourant l’après-Erdoğan en Turquie. Autant de facteurs qui rendent la situation bien plus complexe qu’une simple controverse sur le voile.
L’expérience que j’ai vécue au ministère turc des Affaires étrangères en 2009 reste, à cet égard, révélatrice. Le soutien inconditionnel accordé alors à l’Azerbaïdjan illustrait la place particulière de ce pays dans la diplomatie turque. Mais déjà, Bakou n’hésitait pas à s’opposer à Ankara lorsque ses intérêts l’exigeaient.
Ce qui a changé depuis, c’est la confiance de l’Azerbaïdjan dans sa capacité à défendre ses choix, y compris face à la Turquie.
Le slogan « Deux États, une seule nation » continuera sans doute d’exprimer la proximité entre les deux peuples. Mais les affinités culturelles ne suffisent pas à définir la politique étrangère d’un État.
L’avenir des relations entre Ankara et Bakou dépendra avant tout de leur capacité à concilier des intérêts qui, malgré leur fraternité affichée, ne coïncident pas toujours.




