L’ONU accuse la Turquie d’abus des lois antiterroristes pour cibler des enfants
Levent Kenez/Stockholm
Une coalition de rapporteurs spéciaux des Nations Unies a rendu publique une lettre accusant le gouvernement turc de criminaliser des jeunes femmes et enfants dans le cadre de vastes opérations antiterroristes. Cette révélation intervient après qu’Ankara n’a pas répondu dans le délai requis de 60 jours. La lettre, publiée cette semaine selon la procédure de l’ONU, détaille comment les raids turcs de 2024 et 2025 se sont appuyés sur des preuves secrètes, des interrogatoires forcés et des lois antiterroristes larges pour punir des comportements ordinaires et légaux.
Dans cette communication datée du 8 octobre 2025, les experts de l’ONU alertent sur deux opérations policières massives – le 7 mai 2024 et le 6 mai 2025 – reflétant une tendance persistante à cibler femmes, étudiants universitaires et mineurs sans preuve d’intention violente. Ces raids ont conduit à 55 arrestations la première année et 208 la suivante.
De nombreux détenus ont été interrogés pour avoir donné des cours particuliers à des enfants, voyagé à l’étranger via le programme Erasmus, utilisé des applications de messagerie sécurisée ou partagé des appartements près des campus. Selon les rapporteurs, les procureurs turcs ont requalifié ces aspects normaux de la vie étudiante en actes terroristes, en raison de liens supposés avec le mouvement Gülen (ou Hizmet), un groupe critique envers le président turc Recep Tayyip Erdogan.
Le gouvernement Erdogan est largement critiqué pour avoir injustement qualifié le mouvement Gülen – ce réseau civique inspiré par le penseur islamique turc Fethullah Gülen – d' »organisation terroriste ». Il l’accuse également d’être responsable de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, sans jamais avoir pu étayer cette affirmation.
Cette étiquette terroriste fut annoncée en décembre 2013, peu après qu’Erdogan et plusieurs membres de sa famille furent impliqués dans deux enquêtes pour corruption impliquant le contourneur de sanctions iraniennes Reza Zarrab et l’ancien financier d’Al-Qaïda Yasin al-Qadi. Les deux hommes auraient transféré d’importantes sommes via leurs liens étroits avec l’entourage d’Erdogan.
Aucun autre pays ne reconnaît le mouvement Gülen comme entité terroriste, et ce groupe n’a jamais été lié à des actes violents depuis son émergence dans les années 1960 sous l’influence religieuse et éducative de Gülen.
La lettre accuse les autorités turques d’utiliser une législation floue, des témoins anonymes et une surveillance intrusive (écoutes téléphoniques, filatures) sur des enfants, sans justification individuelle. Ces mesures n’auraient aucun lien raisonnable avec des objectifs antiterroristes légitimes et puniraient les étudiants pour l’histoire politique de leurs familles ou des activités sociales et académiques normales.
Parmi les cas les plus troublants figurent les raids d’Istanbul en mai 2024, où 40 adultes et 15 mineurs furent arrêtés à l’aube. Des adolescents de 13 à 17 ans auraient été menottés, soumis à des examens médicaux, interrogés sans avocat et privés de nourriture pendant de longues heures. Les familles n’ont été informées qu’après coup, et les travailleurs sociaux présents n’auraient pas réagi malgré des violations flagrantes des standards de protection de l’enfance.
Des autorisations judiciaires pour des mois de surveillance ont été accordées pour des enfants de 12 et 16 ans, sur la base de simples allégations non vérifiées. Les déplacements étudiants, cours particuliers et réunions banales ont été classés comme comportements terroristes. Les adultes arrêtés lors de ces mêmes raids de mai 2024 ont rapporté des pressions psychologiques, des privations de nourriture et un isolement total durant quatre jours.
Un acte d’accusation de 529 pages déposé en juin 2024 ne citait aucune preuve de violence ou structure organisée. Il présentait plutôt des cours bénévoles, groupes d’étude religieuse et rencontres étudiantes comme preuves d’activités extrémistes. Plusieurs accusés étaient mineurs au moment des faits reprochés. En septembre 2025, 19 jeunes femmes ont été condamnées dans ce que les médias ont appelé le « procès des filles ».
La seconde opération, menée dans 47 provinces en mai 2025, a conduit à plus de 200 arrestations. Les autorités turques ont diffusé des photos de détenus menottés avant tout jugement, violant selon l’ONU la présomption d’innocence. Beaucoup, encore des jeunes femmes et étudiants, ont été interrogés sur leur possession de passeports, voyages à l’étranger, virements de loyer à des colocataires ou liens familiaux avec des personnes poursuivies dans des enquêtes anti-Gülen.
Les rapporteurs s’inquiètent particulièrement que l’affaire repose largement sur le témoignage d’un seul témoin anonyme et une clé USB d’origine non vérifiée. Le fichier contiendrait des discussions banales sur la vie étudiante à l’étranger, pourtant utilisées pour justifier des mandats d’arrêt à l’échelle nationale.

Un cas a particulièrement retenu l’attention. Elif Degirmenci, étudiante en psychologie de 23 ans, fut arrêtée à l’aube dans son appartement d’Ankara. On lui aurait refusé de changer de vêtements ou prendre ses médicaments, forcée à déverrouiller son téléphone, et transportée sur 750 km à Gaziantep sans que sa famille ne soit informée de son lieu de détention pendant deux jours. Souffrant de troubles paniques et de réactions cutanées liées au stress, Degirmenci aurait subi des fouilles corporelles humiliantes, été privée d’avocat et placée dans une cellule surpeuplée mixte.
Elle a expliqué au tribunal avoir voyagé pour des raisons académiques. Les procureurs ont pourtant présenté son colocation étudiante et dates de voyage communes avec d’autres étudiants comme preuve de participation à un programme de formation à l’étranger. Sans casier judiciaire, elle a passé près de deux mois en détention provisoire, manquant ses examens finaux et remise de diplôme. Libérée en juillet 2025, elle reste sous interdiction de voyager pendant son procès.
Les experts de l’ONU estiment que ces opérations révèlent des violations systémiques du droit international : détentions arbitraires, refus d’accès à un avocat, non-protection des mineurs, ciblage discriminatoire des femmes et pratiques pouvant s’apparenter à de la torture. Ils alertent sur la persistance de la Turquie à détourner sa législation antiterroriste trop large, notamment l’article 314 du Code pénal, malgré les condamnations répétées de la CEDH et de l’ONU.
Les rapporteurs replacent ces raids dans le contexte de la répression post-2016 en Turquie, notant que plus de 700 000 personnes ont été enquêtées pour des liens supposés avec le mouvement Gülen. Les instances onusiennes ont rendu au moins deux douzaines de décisions qualifiant ces détentions d’arbitraires. Dans l’arrêt Yalçınkaya de 2023, la CEDH a jugé que des condamnations basées uniquement sur l’utilisation d’une application de messagerie violaient les droits humains fondamentaux. Ankara n’a pas mis en œuvre de réformes pour y remédier.
Le gouvernement turc n’ayant pas répondu à la demande de clarification de l’ONU, la lettre a été publiée intégralement. Selon les règles onusiennes, une telle publication n’intervient que lorsqu’un État refuse de s’expliquer sur les allégations.
En conclusion, les experts appellent la Turquie à cesser de criminaliser les activités académiques, religieuses et sociales pacifiques, à arrêter la surveillance et interrogatoires coercitifs des mineurs, et à réviser ses lois antiterroristes permettant une culpabilité par association.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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