Les journalistes en exil, cibles de la répression autoritaire selon un panel à Bruxelles
Une table ronde organisée mardi à Bruxelles a réuni des journalistes en exil, des chercheurs et des défenseurs de la liberté de la presse pour discuter des menaces persistantes après leur départ de leur pays d’origine, rapporte le site d’information TR724.
Cet événement, organisé par l’ONG bruxelloise Solidarity With OTHERS à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, constituait la deuxième édition des Press Freedom Talks et s’est tenu au Press Club Brussels.
La discussion était animée par le journaliste Selçuk Gültaşlı. Parmi les intervenants figuraient Levent Kenez, journaliste turc exilé en Suède ; Ebrahim Mahfoud, journaliste syrien résidant en Belgique ; Ena Bavčić, responsable du plaidoyer européen au Centre européen pour la liberté de la presse et des médias ; et Stephen Reimer, chercheur et chargé de cours à l’École des affaires internationales de Paris (Sciences Po).
Kenez, l’un des dizaines de journalistes ayant quitté la Turquie après le coup d’État avorté du 15 juillet 2016 pour échapper à la répression gouvernementale, a partagé son expérience de journaliste en exil.
Comme exemple de répression transnationale subie par les journalistes exilés, il a évoqué les pressions turques sur la Suède lors du processus d’adhésion à l’OTAN, affirmant qu’Ankara utilisait les dissidents et journalistes à l’étranger comme monnaie d’échange.
Ankara a retardé l’adhésion suédoise, l’extradition de réfugiés kurdes et d’autres dissidents turcs figurant parmi les principaux points de blocage.
Les autorités turques avaient même évoqué la possible fermeture de Nordic Monitor, un site d’investigation basé en Suède dirigé par Kenez et un autre journaliste turc exilé, lors de pourparlers avec des responsables suédois il y a plusieurs années.
L’ancien vice-ministre turc des Affaires étrangères Burak Akçapar avait déclaré en octobre 2023 aux députés que « la question de Nordic Monitor » resterait un sujet de négociation avec la Suède, selon des comptes-rendus parlementaires publics.
Stockholm a toujours insisté sur l’indépendance de son système judiciaire concernant les extraditions. La Suède a finalement rejoint l’OTAN en mars 2024.
Kenez a souligné comment les gouvernements autoritaires instrumentalisent les processus diplomatiques pour faire pression sur les pays d’accueil concernant les journalistes exilés.
Autre exemple de répression transnationale : Kenez a expliqué que les autorités turques ont également tenté, sans succès, d’empêcher des journalistes exilés d’intervenir devant des institutions onusiennes. Il a qualifié la censure des plateformes sociales comme l’un des principaux obstacles rencontrés.
Mahfoud, le journaliste syrien, a évoqué les difficultés d’exercice du métier dans les pays d’accueil. En Italie, l’absence de carte de presse l’avait empêché de travailler.
Depuis 2011, des centaines de journalistes syriens ont dû s’exiler pour échapper à l’arrestation, la torture ou la mort, faisant de la Syrie l’un des principaux pays pourvoyeurs d’exilés médiatiques. Malgré la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, de nombreux journalistes restent à l’étranger selon les associations professionnelles.
Mahfoud a salué l’environnement plus favorable offert par la Belgique mais déploré la rareté des opportunités professionnelles pour les journalistes exilés.
Il a plaidé pour un soutien accru et davantage de débouchés professionnels.
Bavčić a souligné que la répression transnationale affecte non seulement les journalistes mais aussi leurs familles et communautés, citant menaces physiques, cyberattaques et autres pressions.
Les organisations de défense de la presse alertent régulièrement sur la vulnérabilité des journalistes exilés en Europe face aux poursuites judiciaires, harcèlement en ligne, surveillance et intimidations liées à leurs travaux ou origines.
Le Centre européen pour la liberté de la presse apporte notamment une assistance juridique, a précisé Bavčić.
Reimer a dénoncé l’instrumentalisation croissante des mécanismes internationaux par les régimes autoritaires pour cibler journalistes, dissidents et acteurs de la société civile au-delà de leurs frontières, pointant particulièrement les abus des notices rouges d’INTERPOL.
Bien que destinées à localiser des criminels, ces notices sont détournées pour poursuivre des opposants politiques à l’étranger en les présentant comme de simples suspects, ont dénoncé les ONG.
Ces tactiques prolongent la pression au-delà des frontières, créant une insécurité juridique et une psychose chez les exilés, a analysé Reimer.
Le modérateur Gültaşlı a également évoqué le sort des journalistes emprisonnés en Turquie, comme l’ancien dirigeant de la chaîne Samanyolu TV Hidayet Karaca ou les reporters Mehmet Baransu et Ali Ünal, incarcérés depuis plus de neuf ans.
La Turquie est régulièrement critiquée pour ses emprisonnements de journalistes, particulièrement après le putsch raté de juillet 2016 ayant déclenché une vaste purge contre les médias, la société civile et les critiques perçus du gouvernement.
Solidarity With OTHERS a publié un rapport intitulé « Exiled Voices in the Age of Transnational Repression » en marge du débat. Basé sur des entretiens avec 35 journalistes (majoritairement exilés), il documente leurs expériences, les pressions subies et les lacunes des mécanismes de protection.
Le rapport révèle que si la plupart continuent leur activité en exil, presque tous décrivent une répression transnationale persistante, un harcèlement en ligne, une précarité juridique et financière, ainsi que de profondes séquelles psychologiques.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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