Le parti au pouvoir en Turquie s’allie avec des islamistes bosniaques en Serbie pour renforcer l’influence d’Erdogan dans les Balkans
Levent Kenez/Stockholm
Le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie a signé un protocole d’accord avec le Parti de la justice et de la réconciliation (SPP) en Serbie, une formation politique représentant la minorité bosniaque et associée à une idéologie islamiste conservatrice.
Cet accord, annoncé le 17 septembre par le vice-président de l’AKP chargé des relations étrangères Zafer Sirakaya, souligne les efforts continus d’Ankara pour approfondir sa présence parmi les communautés musulmanes des Balkans. Sirakaya a indiqué que l’accord avait été signé à Ankara avec le dirigeant du SPP Usame Zukorlic, également ministre serbe de la coopération régionale et de la stabilité sociale. Il a insisté sur le fait que ce protocole reposait sur le respect mutuel, l’égalité et la coopération interpartis, précisant qu’il avait été autorisé par le président Recep Tayyip Erdogan, reflétant ainsi le rôle de leadership direct de la Turquie.
Zukorlic, qui dirige le SPP depuis 2021, a qualifié cet accord d’historique, soulignant la similitude symbolique entre les noms des deux partis. « Notre parti s’appelle Parti de la justice et de la réconciliation. L’AKP est le Parti de la justice et du développement. Nous utilisons des termes très similaires. Nous avons beaucoup à apprendre de l’AKP. Nous voulons renforcer nos relations », a-t-il déclaré. Il s’est dit fier de cet accord, le décrivant comme une étape vers le renforcement des liens entre Bosniaques et Turcs, unis selon lui par des siècles de fraternité.

Dans ses remarques, Zukorlic a relié cet accord à des enjeux mondiaux plus larges, notamment la guerre à Gaza. Il a soutenu que les violences dans l’enclave palestinienne représentaient une menace non seulement pour les Palestiniens mais pour le monde entier. Il a salué le leadership d’Erdogan sur cette question et approuvé la célèbre devise du président turc « Le monde est plus grand que cinq », en référence aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Selon Zukorlic, seul un leadership fort peut contrer ce qu’il décrit comme « le régime sauvage israélien ».
Le SPP, initialement fondé sous le nom d’Union démocratique bosniaque du Sandjak avant d’être rebaptisé, représente la minorité bosniaque concentrée dans la région serbe du Sandjak. Bien qu’il se définisse officiellement comme multiethnique, multiconfessionnel et pro-européen, le parti a systématiquement promu le nationalisme bosniaque, les droits des minorités et des valeurs conservatrices. Les analystes décrivent souvent son orientation comme islamiste, notant son insistance sur l’identité religieuse dans la mobilisation politique.
Ce protocole de coopération reflète la stratégie de l’AKP visant à tisser des alliances avec des mouvements partageant ses idéaux au-delà des frontières turques. Pour l’AKP, ce partenariat renforce son influence politique en Serbie et soutient son récit d’une voix musulmane unifiée par-delà les frontières. Pour le SPP, cette alliance apporte prestige et accès aux ressources d’un parti au pouvoir qui façonne la politique turque depuis plus de deux décennies.
Zukorlic a à plusieurs reprises associé ce partenariat avec Ankara à des objectifs de développement. Il a cité des projets d’infrastructure soutenus par la Turquie, comme les connexions autoroutières reliant Novi Pazar aux grandes villes des Balkans, comme exemples de bénéfices concrets. Il a affirmé que la réélection d’Erdogan en 2023 garantissait la continuité de ces efforts, ancrant davantage l’influence turque dans la région.
La relation entre l’AKP et le SPP s’est également manifestée dans le champ électoral. Lors de l’élection présidentielle turque de 2023, Zukorlic et son parti ont activement fait campagne parmi les communautés bosniaques en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et en Turquie pour rallier des soutiens à Erdogan. Cette coordination illustre la dimension transnationale de l’engagement politique bosniaque-turc, où les stratégies locales rencontrent l’activisme diasporique.

Depuis des années, la Turquie investit dans des réseaux politiques et culturels à travers les Balkans, injectant des ressources dans des infrastructures, des institutions religieuses et des programmes éducatifs en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo et en Macédoine du Nord. Les responsables présentent ces initiatives comme des contributions à la stabilité et au développement régionaux, tout en renforçant les liens avec les populations musulmanes reliées à la Turquie par l’histoire et l’identité.
En Serbie, les Bosniaques cherchent depuis longtemps à obtenir reconnaissance et droits élargis. Des partis comme le SPP ont émergé pour représenter ces aspirations, combinant plaidoyer minoritaire et discours à connotation religieuse. En officialisant sa coopération avec le SPP, l’AKP se positionne à la fois comme soutien à l’identité bosniaque et comme mentor d’un parti assumant ouvertement des valeurs islamistes.
Zukorlic a également relié ses activités politiques à des causes musulmanes plus larges. Le 5 juin, il a publié un message après une rencontre avec le président syrien Ahmed al-Sharaa, saluant la persévérance de la Syrie face à la dictature et la présentant comme une inspiration pour les musulmans du monde entier. « Peu de dirigeants ont un parcours de vie symbolisant aussi puissamment la lutte d’une nation pour la liberté et une vie digne. La Syrie donne aujourd’hui de l’espoir à toute l’oumma et au monde libre », a-t-il écrit sur X.

Le protocole signé entre l’AKP et le SPP montre comment Ankara continue de projeter son influence politique et idéologique dans les Balkans. Pour le SPP, cet accord confirme ses connexions régionales et internationales. Pour l’AKP, il représente une nouvelle étape dans l’avancement d’une stratégie mêlant objectifs de politique étrangère et rhétorique islamiste, consolidant le rôle de la Turquie comme voix leader pour les communautés musulmanes par-delà les frontières.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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