Le fonds militaire controversé de la Turquie obtient un contrôle total sur les pêcheries somaliennes
Levent Kenez/Stockholm
OYAK, le fonds de pension et d’investissement militaire turc, a signé un accord ambitieux avec la Somalie centralisant les licences et la régulation de la pêche dans les zones maritimes du pays sous une nouvelle société contrôlée par OYAK, plaçant ainsi une ressource stratégique entre les mains d’une institution liée à la défense sans expérience avérée en gestion halieutique.
Intitulé « Accord stratégique de coopération et de services », cet accord a été signé entre OYAK et le ministère somalien des Pêches et de l’Économie bleue le 17 décembre lors d’une cérémonie en présence du ministre turc de la Défense Yaşar Güler, du ministre somalien des Ports et du Transport maritime Abdülkadir Muhammed Nur, et du chef d’état-major turc, le général Selçuk Bayraktaroğlu. Le président du conseil d’administration d’OYAK, Zekai Aksakallı, était également présent.
Selon les termes annoncés, une société commune nommée SOMTURK a été créée en Somalie le 11 décembre. SOMTURK détient désormais l’autorité exclusive pour délivrer des permis de pêche, enregistrer les navires, surveiller les activités et faire appliquer la réglementation dans les eaux territoriales somaliennes et sa zone économique exclusive (ZEE). Toute activité de pêche dans les eaux somaliennes devra être autorisée par SOMTURK, avec un suivi intégral via ses systèmes.
Ce dispositif transfère de facto la gestion des pêcheries somaliennes – un secteur à fort potentiel économique – à une entité contrôlée par le fonds militaire turc. Bien qu’OYAK possède des participations importantes dans l’acier, le ciment, l’automobile, la chimie, la logistique et l’énergie, il n’a jamais géré de ressources halieutiques nationales auparavant.

Le calendrier interpelle : SOMTURK a été créée seulement six jours avant la signature, mais s’est vue immédiatement octroyer des prérogatives exclusives. Cette rapidité alimente les craintes qu’OYAK bénéficie de favoritisme étatique plutôt que des règles normales du marché.
Avec plus de 3 300 km de côtes parmi les plus longues d’Afrique, la ZEE somalienne (825 000 km²) compte parmi les zones de pêche les plus riches de la région. Selon la FAO et des études maritimes, ses eaux regorgent de thons, sardines, maquereaux, langoustes et poissons de fond, avec un potentiel annuel évalué à des centaines de millions de dollars.
Mais des décennies d’effondrement étatique ont laissé la Somalie incapable de contrôler ses eaux. La pêche illégale par des flottes étrangères y est endémique depuis les années 1990, privant le pays de revenus et alimentant jadis la piraterie. Les gouvernements successifs n’ont jamais réussi à bâtir un système de régulation cohérent.
Ankara et Mogadiscio présentent l’accord OYAK comme une réponse à ce vide. Il vise à créer une autorité unique de délivrance de licences, protéger les ressources et générer des revenus tout en ouvrant l’accès aux eaux somaliennes aux entreprises turques.
Mais ce transfert de souveraineté à une entité étrangère liée à l’armée soulève des questions, particulièrement dans un pays encore dépendant de l’aide sécuritaire et financière internationale.
Fondé en 1961, OYAK est l’une des plus grandes institutions économiques turques. Gérant plus de 30 milliards de dollars d’actifs et 130 filiales dans 20 pays, il finance les pensions des militaires via des prélèvements obligatoires.
Sa direction s’est fortement politisée ces dernières années selon des documents judiciaires et des enquêtes médiatiques. Son actuel président, le général à la retraite Zekai Aksakallı, nommé en juillet, a remplacé un conseil d’administration désigné quelques semaines plus tôt.

Aksakallı est une figure controversée. Commandant des forces spéciales lors de la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, il avait ordonné l’exécution du général Semih Terzi, accusé d’y avoir participé. Des procès ultérieurs et des enquêtes ont soulevé des questions sur les circonstances de cette mort, avec des témoignages évoquant des preuves manipulées et une possible embuscade.
Des ONG et des accusés dans les procès post-coup ont aussi cité des vidéos montrant Aksakallı maltraitant des officiers menottés.
Selon Nordic Monitor, le colonel Fırat Alakuş, ancien officier du renseignement des forces spéciales, a témoigné en mars 2019 que Terzi avait découvert qu’Aksakallı collaborait secrètement avec le MIT pour des opérations illégales en Syrie à des fins personnelles. Terzi connaissait les détournements de fonds qataris destinés à l’opposition syrienne et les responsables impliqués – ce qui, selon Alakuş, aurait motivé son exécution.
Alakuş affirmait aussi que Terzi était au courant de la contrebande de pétrole syrien impliquant des responsables turcs et de leur soutien à des commandants extrémistes. Son opposition à l’armement de groupes radicaux par le renseignement turc aurait scellé son sort.

Forcé à la retraite en 2020, Aksakallı a effectué un retour remarqué via OYAK, perçu en Turquie comme une réhabilitation politique approuvée par Erdogan.
Cet accord intervient alors que des analystes turcs soulignent la fragilité structurelle de la Somalie. Un rapport de l’Académie nationale du renseignement turc décrit un pays miné par al-Shabab, des tensions fédérales, des institutions faibles, des chocs climatiques et des pressions géopolitiques. Il conclut que la Somalie reste incapable de sécuriser seule son territoire ou son économie.
En centralisant les licences sous SOMTURK, l’accord OYAK se heurte aux tensions entre Mogadiscio et les États fédérés comme le Puntland et le Jubaland, où se concentre l’activité halieutique.
La Turquie a considérablement étendu son influence en Somalie depuis la visite historique d’Erdogan en 2011. Son engagement couvre l’aide humanitaire, les infrastructures, la santé, la gestion portuaire et aéroportuaire, ainsi que la formation militaire. Le camp TURKSOM à Mogadiscio, plus grande base militaire turque à l’étranger, a formé plus de 15 000 soldats somaliens.

Des débats parlementaires et enquêtes journalistiques décrivent la Somalie comme un laboratoire de la politique étrangère turque : engagement sécuritaire ouvrant la voie aux intérêts économiques des entreprises pro-gouvernementales. La Turquie gère déjà le port et l’aéroport de Mogadiscio via ses firmes, avec des accords récents sur les hydrocarbures et la défense.
Des critiques en Turquie dénoncent une approche transformant la Somalie en source de profits pour les réseaux d’affaires liés au pouvoir.
OYAK fait lui-même l’objet de contentieux en Turquie. Des membres ont porté plainte pour mauvaise gestion, ventes d’actifs sous-évaluées et écarts inexpliqués dans les dons déclarés. Une vente d’actions d’OYAK Cement en 2023 aurait causé des pertes de plusieurs milliards de livres. D’autres plaintes relèvent des divergences de 175 millions de livres entre les décisions du conseil et les audits.



