La Turquie intensifie sa traque mondiale des critiques, selon un rapport
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie a mené en 2024 une campagne mondiale pour localiser, interpeller et rapatrier des individus qu’elle accusait d’appartenir au mouvement Gülen, un groupe opposé au président turc Recep Tayyip Erdogan, ainsi que des dissidents, défenseurs des droits humains, activistes politiques et journalistes, selon le rapport 2024 du Département d’État américain sur les pratiques en matière de droits humains. Le document révèle des témoignages crédibles selon lesquels les autorités turques ont exercé des pressions bilatérales sur des gouvernements étrangers pour qu’ils prennent des mesures contre des personnes ciblées, parfois sans les garanties d’un procès équitable, et qu’Ankara a sciemment coopéré avec d’autres gouvernements dans des actes qualifiés de répression transnationale.
Le rapport mentionne des allégations crédibles selon lesquelles des agents des services secrets turcs ont kidnappé à l’étranger des personnes supposément liées au mouvement Gülen pour les ramener en Turquie et les faire juger. Ces extrajudiciaires se seraient produits sans aucun processus légal dans les pays où les individus ont été capturés. Des proches de personnes ayant fui la Turquie par crainte de persécutions politiques ont témoigné que les forces de sécurité les ont menacés et intimidés pour obtenir des informations sur leur localisation ou les inciter à revenir « volontairement ».
Le document souligne que le gouvernement turc aurait instrumentalisé les notices rouges d’INTERPOL pour cibler des personnes à l’étranger. Il cite des rapports crédibles selon lesquels ces notices étaient demandées pour des accusations de terrorisme basées sur des preuves ténues ou non étayées. Un article du New York Times du 20 février, référencé dans le rapport, révèle que la Turquie a émis des notices rouges contre 773 personnes identifiées comme sympathisantes du mouvement Gülen en 2021, avant d’annuler ou refuser de renouveler leurs passeports. La même source décrit comment Ankara utilise la base de données INTERPOL sur les passeports perdus ou volés pour harceler des opposants politiques ou les bloquer à l’étranger.

Le Département d’État décrit ces pratiques comme des représailles visant à contrôler la mobilité des citoyens expatriés. Des témoignages indiquent que les autorités turques refusent de renouveler les passeports de résidents temporaires à l’étranger lorsqu’elles les soupçonnent d’être affiliés au mouvement Gülen, les empêchant ainsi de voyager hors de leur pays de résidence. Un rapport de Freedom House en juin documente des cas où critiques et dissidents subissent des mesures restrictives : interdictions de voyager, surveillance, mise sur listes noires, confiscations de biens. Certains journalistes libérés de prison se voient imposer des interdictions de sortie du territoire comme condition restrictive.
Le rapport note des preuves que la Turquie exerce des pressions bilatérales pour obtenir le transfert de personnes ciblées sans procédure légale complète, souvent sous couvert de coopération antiterroriste. Il cite un incident d’octobre où les autorités kényanes ont confirmé le retour forcé de quatre réfugiés turcs enregistrés, soupçonnés de liens avec le mouvement Gülen, à la demande d’Ankara.
La coopération croissante entre la Turquie et les gouvernements d’Asie centrale contre les opposants politiques est également pointée du doigt. Une enquête de RFE/RL en mars révèle que les autorités turques collaborent avec des officiels centrasiatiques pour interpeller, expulser ou refuser l’asile à des défenseurs des droits humains et journalistes cherchant refuge en Turquie. En février, deux activistes tadjiks vivant en Turquie ont disparu, suscitant des craintes d’enlèvement et de renvoi forcé au Tadjikistan. Freedom House classe la Turquie parmi les cinq principaux auteurs de répression transnationale de la dernière décennie.

Des organisations citées dans le rapport dénoncent un environnement de plus en plus hostile en Turquie pour les activistes turkmènes. L’USC Human Rights Advocacy Group et Freedom for Eurasia basée à Vienne rapportent que ces personnes et leurs proches subissent surveillance, restrictions de voyage et discriminations coordonnées par les gouvernements turc et turkmène. La police turque aurait établi une liste de 25 migrants turkmènes à expulser sur instruction du consulat du Turkménistan à Istanbul.
La section sur la répression transnationale s’inscrit dans un catalogue plus large de violations des droits humains en Turquie en 2024. Le Département d’État relève des meurtres arbitraires, des actes de torture, des arrestations et détentions illégales, le recours à des enfants dans des conflits à l’étranger soutenus par Ankara, ainsi que des restrictions sévères à la liberté d’expression et des médias. Il documente des violences contre les journalistes, des arrestations injustifiées, la censure et l’usage de lois larges pour criminaliser les critiques envers l’État ou le président.
Si les élections locales de mars ont permis un choix politique libre, des inquiétudes persistent quant au biais médiatique, à la censure et aux restrictions des libertés d’association et d’expression, créant un terrain inégal favorable au parti au pouvoir. Des candidats d’opposition ont malgré tout remporté plusieurs mairies.
Texte du rapport 2024 du Département d’État américain sur les droits humains en Turquie :
Le rapport note que les autorités poursuivent et emprisonnent des journalistes, souvent pour terrorisme en lien avec leurs articles sur le mouvement Gülen ou le PKK. Des centaines de personnes ont été condamnées pour des propos jugés insultants envers le président. Le gouvernement bloque des sites d’information, des contenus sur les réseaux sociaux et surveille les communications privées en ligne.
Les détentions préventives prolongées dans des affaires politiques posent problème, dépassant parfois les limites légales et fonctionnant comme une peine sans jugement. Les avocats des accusés de terrorisme risquent parfois eux-mêmes des poursuites.
Dans les prisons, l’Association des droits humains rapporte des dizaines de milliers de violations en 2023 : tortures, mauvais traitements, restrictions arbitraires et refus de libération conditionnelle pour les prisonniers politiques. Des témoignages font état de passages à tabac, fouilles corporelles et entraves aux communications avec avocats et familles.
Le document relève aussi des discriminations antisyndicales, des licenciements de grévistes et une faible application des normes du travail. Les migrants et travailleurs informels manquent de protections légales. La sécurité au travail est inégalement appliquée, avec un taux élevé d’accidents mortels dans le BTP, l’agriculture et les mines.
Le rapport mentionne des restrictions persistantes sur l’expression culturelle kurde, des discours antisémites et des mariages forcés dans certaines communautés. Il soulève aussi des inquiétudes sur les renvois « volontaires » de réfugiés vers des zones syriennes sous contrôle turc que l’ONU ne considère pas sûres.
Le document conclut que la Turquie n’a pris que des mesures limitées pour identifier et punir les responsables de violations des droits humains, que ces abus aient eu lieu sur son territoire ou dans le cadre d’opérations transnationales.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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