La Turquie intensifie sa pollution au charbon alors qu’elle accueille la COP31
Kaddafi Polat évoque rarement sa propre santé après des décennies à respirer l’air pollué qui enveloppe son village, situé sous les hautes cheminées d’une centrale au charbon dans le sud de la Turquie. Ce qui l’inquiète le plus, ce sont ses enfants.
Une fine poussière recouvre les voitures, le linge et les rues étroites de Çoğulhan, un village du district d’Afşin dans la province de Kahramanmaraş, déposant un film gris sur la vie quotidienne et sur le terrain de jeu désormais pourri où ses enfants s’amusaient autrefois.
Afşin-Elbistan est l’une des centrales les plus polluantes du pays, selon les écologistes, mais le gouvernement prévoit de l’agrandir, alors même que la Turquie s’apprête à accueillir le sommet climatique COP31 des Nations unies en novembre prochain.
« Le matin, quand le bus scolaire arrive, la poussière vole partout », raconte Polat, 52 ans, à l’Agence France-Presse dans un café local.
« Les enfants respirent ça, que deviendront-ils à 30 ou 40 ans ? En tant que père, on s’inquiète. »
Autrefois peuplé de 10 000 habitants, la plupart des villageois ont fui à cause de la pollution, selon les résidents. Il n’en reste que quelques centaines.
Des maisons délabrées bordent les rues, surveillées par une tour horloge solitaire. Les cheminées de la centrale dominent l’horizon, crachant des panaches de cendres et de fumée.
« Vivre ici, c’est comme un suicide », soupire Polat, expliquant que certains restent par pauvreté, d’autres parce qu’ils possèdent des terres.
« J’ai vu la pollution tout changer : les gens, les animaux, la terre, même les arbres. »
Un véritable leader climatique ?
L’une des plus grandes centrales thermiques de Turquie, l’installation produit 2 795 mégawatts d’électricité à partir de lignite hautement polluant, extrait du bassin d’Afşin-Elbistan qui contient 40% des réserves nationales.
Ouvert en 1984, le complexe de huit unités comprend la centrale privée Afşin-Elbistan A et la centrale publique B.
Mais les projets d’extension de la centrale A par deux unités inquiètent les écologistes, surtout avec la COP31 à venir où l’abandon des énergies fossiles sera central.
« Si la Turquie postule à la présidence de la COP31 en prétendant être un véritable leader climatique tout en insistant sur les investissements fossiles, notamment le charbon, c’est un paradoxe qu’elle doit résoudre », déclare Emel Türker Alpay de Greenpeace Turquie.
La Turquie vise la neutralité carbone d’ici 2053, mais le charbon représentait encore 33,6% de la production électrique l’an dernier, selon les données officielles.
La semaine dernière, le ministre de l’Environnement Murat Kurum a tenté d’éluder une question sur la COP31 et la dépendance croissante au charbon.
« On ne peut pas réduire le sujet aux seuls combustibles fossiles », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse avec le chef climat de l’ONU Simon Stiell.
Mais Alpay estime qu’agrandir l’une des centrales les plus polluantes contredit « les objectifs climatiques de la Turquie et la responsabilité de l’État de protéger la santé publique ».
Les militants attribuent à la centrale et à ses émissions de particules et de dioxyde de soufre environ 16 530 décès prématurés.
Deux unités supplémentaires pourraient causer 2 268 morts supplémentaires et 88,4 milliards de livres turques (2,6 milliards de dollars) de coûts sanitaires, même avec une meilleure filtration, préviennent-ils.
Contactée par l’AFP, la centrale a refusé de commenter les projets d’extension.
Le gouvernement « doit choisir »
Lütfi Tiyekli, président de l’association médicale de Kahramanmaraş, affirme que le gouvernement « doit choisir entre l’énergie de cette centrale et la santé publique ».
« Nous sacrifions sciemment des gens au cancer, aux maladies pulmonaires et à l’asthme », dit-il à l’AFP.
Un militant écologiste local, Mehmet Dalkanat, évoque des maladies généralisées.
« Les gens meurent. Il n’y a pas une seule maison sans cancer dans ce village », déclare Dalkanat, qui souffre de problèmes respiratoires chroniques.
Son fils Ali explique avoir travaillé comme gardien à la centrale avant de partir en 2020 avec une bronchite sévère.
« Si j’étais resté, ma santé aurait pris un chemin irréversible », dit-il.
Niveaux dangereux
La pollution de l’air à Elbistan dépasse largement les seuils de l’OMS et les normes turques, selon Deniz Gümüşel du Droit à un air pur.
Les particules PM10 annuelles devraient être limitées à 40 microgrammes/m3 en Turquie, mais Elbistan atteint jusqu’à trois fois plus, explique-t-elle.
Et la moyenne quotidienne des PM10 a atteint 128,3 microgrammes/m3 l’an dernier à Elbistan, huit fois plus que la ligne directrice de l’OMS (15 microgrammes).
Pour Dalkanat, l’expansion serait le coup de grâce.
« Alors que le monde abandonne le charbon, construire une nouvelle centrale ici signifie condamner cette région », dit-il.
À Çoğulhan, les habitants ont largement baissé les bras.
« Regardez où je marche, mes empreintes restent comme dans la neige », dit Eyup Kısa, 62 ans, à propos des cendres qui tombent constamment.
« S’ils agrandissent cette centrale, nous mourrons tous. »




