La Turquie inonde INTERPOL d’alertes sur les passeports et de demandes de notices rouges pour des chasses politiques : rapport
La Turquie a massivement utilisé les mécanismes d’INTERPOL pour traquer des journalistes en exil et des opposants politiques via des demandes de notices rouges et des alertes dans une base de données mondiale sur les documents de voyage, selon une enquête citant des documents internes d’INTERPOL.
Selon le rapport du site d’investigation Disclose, INTERPOL a supprimé près de 74 000 entrées de passeports et documents de voyage turcs de sa base de données sur les documents volés ou perdus entre 2016 et 2021, au plus fort de la répression d’Ankara contre les citoyens non-loyalistes suite au coup d’État avorté. Disclose indique que la Turquie a ensuite réussi à ajouter 560 nouvelles entrées en 2023, qu’INTERPOL a toutes jugées problématiques.
L’enquête révèle également qu’INTERPOL a rejeté 773 demandes de notices rouges en cinq ans en raison de leur nature politique.
Les personnes ciblées étaient accusées de liens avec le mouvement Gülen, inspiré par l’érudit islamique Fethullah Gülen qui vivait en exil aux États-Unis jusqu’à son décès en octobre 2024. Ce groupe est mondialement reconnu pour ses contributions à l’éducation, à l’aide sociale et au dialogue interreligieux. Le gouvernement turc accuse cependant le mouvement d’avoir orchestré le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, une accusation que le mouvement réfute catégoriquement.
Les notices rouges sont des demandes diffusées via INTERPOL invitant les polices du monde entier à localiser et arrêter provisoirement une personne en attente d’extradition ou d’action judiciaire similaire. Les règles d’INTERPOL interdisent à l’organisation toute activité à caractère politique, militaire, religieux ou racial, une restriction souvent appelée Article 3.
L’enquête de Disclose relate des cas individuels où les demandes turques ont conduit à des détentions à l’étranger.
Un cas concerne Akın Olgun, journaliste ayant trouvé refuge au Royaume-Uni avant d’obtenir la nationalité britannique. Disclose rapporte que ses ennuis ont commencé avec un post sur les réseaux sociaux en mars 2021 mentionnant avoir aperçu Berat Albayrak, gendre du président Recep Tayyip Erdoğan et ancien ministre des Finances, à Londres. Olgun a été arrêté par la police grecque à l’aéroport de Rhodes le 13 octobre 2022 après que son nom soit apparu dans un système INTERPOL de personnes recherchées. Il a passé plus d’un mois en prison avant que la notice ne soit retirée en 2024.
Disclose décrit aussi le cas de Yaser Örnek, visé par une notice rouge en 2019 pour des liens supposés avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), classé comme « organisation terroriste » par la Turquie et ses alliés occidentaux. Örnek, reconnu réfugié en 2020, a été interpellé lors d’un contrôle policier en Bavière en juillet 2022 et détenu 12 jours avant l’annulation de la notice.
La Turquie a également tenté d’utiliser la base de données INTERPOL sur les documents volés ou perdus comme outil de pression parallèle en y intégrant des passeports annulés, une pratique pouvant entraîner des blocages aux frontières puisque les douanes et services d’immigration consultent cette base.
Statewatch, un groupe britannique de défense des libertés civiles, a alerté sur ces dérives, soulignant que le détournement de cette base permet de contourner les refus de notices rouges.
Le Stockholm Center for Freedom, qui documente depuis des années l’usage turc des canaux INTERPOL, rapportait en 2021 qu’un haut responsable du ministère turc de l’Intérieur avait admis devant des députés qu’INTERPOL avait rejeté 773 demandes de notices rouges liées au mouvement Gülen pour motif politique. Le média précisait qu’un vice-ministre des Affaires étrangères s’était plaint au parlement du retrait par INTERPOL d’entrées turques après l’annulation massive de passeports.
Selon des documents internes consultés par Disclose, INTERPOL a réagi à ces abus en imposant en 2021 des « mesures correctives » à la Turquie, plaçant sous surveillance renforcée ses demandes de notices rouges et messages internes. Ces mesures ont cependant été levées en moins de trois ans.
Un mémo de janvier 2025 cité dans le rapport exprime des doutes sur la résolution des problèmes, l’équipe corrective notant que « les demandes d’Ankara continuent de poser problème » et que le « taux de non-conformité turc reste supérieur à la plupart des pays ».
Ce rapport s’inscrit dans un contexte plus large d’études sur l’utilisation par des régimes autoritaires d’outils policiers internationaux pour exercer des pressions extraterritoriales.
En 2023, le site d’analyse juridique Just Security publiait une analyse des avocats Ali Yıldız (Bruxelles) et Ben Keith (Royaume-Uni) détaillant comment la Turquie, face au renforcement des contrôles sur les notices rouges, s’est tournée vers d’autres mécanismes INTERPOL comme les alertes sur documents de voyage, au risque de porter atteinte aux droits fondamentaux.
La même année, Red Notice Monitor publiait une lettre ouverte au secrétaire général d’INTERPOL où l’Arrested Lawyers Initiative s’inquiétait de l’absence de filtres équivalents aux notices rouges pour la base sur les documents de voyage, soulignant la persistance des abus turcs.
Disclose pointe également des contournements tactiques dans l’approche turque.
Nordic Monitor, média suédois dirigé par des journalistes turcs exilés, révélait en 2025 un mémo montrant des officiels turcs discuter comment reformuler des demandes sensibles en infractions ordinaires pour mieux passer les contrôles INTERPOL.
Pour les cibles de régimes autoritaires, les risques sont immédiats : une notice rouge ou alerte documentaire peut surgir lors d’un passage frontalier, d’un contrôle routier ou de police, entraînant une détention le temps de vérifications. Ces signalements compliquent aussi les démarches bancaires, de résidence ou de voyage même sans extradition.
Selon Red Notice Monitor, depuis la tentative de coup d’État de 2016, les autorités turques ont soumis plus de 3 500 demandes de notices rouges et diffusions visant des membres supposés du mouvement Gülen.
Erdoğan cible les sympathisants du mouvement Gülen depuis les enquêtes pour corruption des 17-25 décembre 2013 impliquant alors le Premier ministre Erdoğan, sa famille et son cercle proche.
Qualifiant ces enquêtes de coup d’État « güleniste » et de complot contre son gouvernement, Erdoğan a lancé une chasse au mouvement.
En mai 2016, avant le putsch avorté, son gouvernement a classé le mouvement comme « organisation terroriste », une désignation non reconnue par d’autres États et organisations internationales majeures comme les États-Unis et l’Union européenne.
Erdoğan a intensifié la répression après le coup d’État manqué du 15 juillet 2016 qu’il attribue à Gülen. Le mouvement nie fermement toute implication dans cette tentative ou toute activité terroriste.
Les sympathisants du mouvement, aussi appelés partisans de Hizmet (Service), dénoncent une persécution politique visant à museler toute dissidence et consolider le pouvoir. La purge post-coup a conduit à des centaines de milliers d’enquêtes et des dizaines de milliers d’emprisonnements pour terrorisme, perçus comme politiquement motivés.
Selon les derniers chiffres du ministère de la Justice, plus de 126 000 personnes ont été condamnées pour liens supposés avec le mouvement depuis 2016, dont 11 085 encore incarcérées.
Outre les milliers d’emprisonnés, de nombreux sympathisants du mouvement Gülen ont dû fuir la Turquie pour échapper à la répression gouvernementale.




