La Turquie incapable de pousser la Russie à accélérer la construction de la centrale nucléaire alors que les tensions financières et diplomatiques s’intensifient
Levent Kenez/Stockholm
Les travaux de la première centrale nucléaire turque, le projet Akkuyu de 24 milliards de dollars sur la côte méditerranéenne, ont ralenti à leur rythme le plus faible depuis le début du projet. Les travaux sont arrêtés sur trois des quatre réacteurs, seul le premier étant encore en développement actif. Selon des responsables, le gouvernement n’a pas réussi à convaincre la Russie, qui construit l’installation, d’accélérer le projet.
Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a soulevé directement la question avec le président russe Vladimir Poutine lors d’une visite à Moscou en mai, cherchant un soutien pour résoudre ce qu’Ankara appelle les problèmes persistants à Akkuyu. Fidan a également demandé à Poutine de soutenir les négociations en cours entre Gazprom et la société publique turque BOTAŞ, liées en partie à la dette gazière de 27 milliards de dollars de la Turquie envers Moscou.
Le ministre turc de l’Énergie Alparslan Bayraktar a reconnu que l’achèvement du premier réacteur n’interviendra pas avant 2026, soit un an plus tard que prévu, en raison de retards de financement et des sanctions occidentales contre Rosatom. Bayraktar a indiqué à l’agence Anadolu que le projet accuse un retard d’environ 18 mois. Pourtant, selon des déclarations officielles antérieures, Akkuyu devait commencer à produire de l’électricité en 2023.
Rosatom a confirmé concentrer désormais ses ressources uniquement sur le premier réacteur, laissant les trois autres unités en suspens. Les engins lourds ont été arrêtés sur plusieurs parties du site dans le district de Gülnar, et tous les autres grands travaux civils sont interrompus.
Des responsables turcs et des représentants de l’entreprise ont confirmé que ce ralentissement a poussé de nombreux travailleurs étrangers à partir. De nombreux employés russes et ouzbeks sont rentrés chez eux après ne pas avoir été payés pendant deux mois, selon des sources du projet.

Selon l’accord intergouvernemental de 2010, Rosatom finance, construit, possède et exploite la centrale. La participation russe dans la société de projet Akkuyu Nükleer A.Ş. ne peut pas descendre en dessous de 51%, mais jusqu’à 49% sont disponibles à la vente. Rosatom a entamé des discussions avec des investisseurs turcs et étrangers pour cette participation minoritaire, estimée à environ 10 milliards de dollars. Aucun accord n’a été conclu à ce jour. Les sanctions américaines et européennes après l’invasion de l’Ukraine en 2022 ont rendu les acheteurs et prêteurs potentiels méfiants.
Rosatom devait envoyer environ 7 milliards de dollars cette année pour maintenir la construction, mais les fonds ne sont pas arrivés. Sans cet argent, Ankara a du mal à trouver un financement alternatif.
L’entreprise a demandé de nouvelles exonérations fiscales, des facilités douanières et des garanties gouvernementales à la Turquie. Les responsables à Ankara ont été prudents dans leur réponse, ralentissant les négociations et retardant davantage le financement.
Ce n’est pas la première fois que le projet rencontre des obstacles financiers. En 2022, 2 milliards de dollars sur un transfert prévu de 3 milliards ont été bloqués par les autorités américaines lors du traitement par Citibank et JPMorgan, après l’intervention du ministère américain de la Justice. Cet incident a souligné la surveillance étroite par Washington de la coopération énergétique russo-turque.
Les sanctions occidentales ont également perturbé les chaînes d’approvisionnement. Le géant industriel allemand Siemens, un fournisseur initial de composants clés, a déclaré ne pas pouvoir expédier certains équipements en raison de problèmes de licences d’exportation. Rosatom a cherché des alternatives chinoises pour certaines pièces.
Ce ralentissement coïncide avec des tensions concernant la deuxième centrale nucléaire prévue à Sinop. Le directeur général de Rosatom Alexey Likhachev a déclaré que le président Erdogan avait précédemment indiqué que le projet pourrait être attribué à la Russie, mais la Turquie a depuis entamé des discussions avec des partenaires potentiels de Corée du Sud et de Chine.
Les médias turcs ont rapporté le mois dernier que Moscou est mal à l’aise à l’idée de perdre le projet Sinop et que cette incertitude pourrait contribuer au manque d’urgence du côté russe à Akkuyu.
Une fois terminée, Akkuyu devrait fournir environ 10% de l’électricité turque. Selon l’accord, la Turquie achètera une grande partie de sa production pendant 15 ans à un prix fixe de 12,35 cents américains par kilowattheure, bien au-dessus de la moyenne turque actuelle de 8 cents.
Lors d’une session parlementaire en mai, des députés ont critiqué la structure tarifaire et le manque de participation turque dans Akkuyu Nükleer A.Ş., où Rosatom détient 99% des actions. Ils ont demandé des documents sur la propriété et les processus décisionnels, mettant en garde contre un contrôle étranger excessif sur un actif stratégique.
Malgré ces revers, Akkuyu reste l’un des projets phares du président Erdogan et devrait figurer en bonne place dans la perspective des élections générales de 2028, présenté comme une preuve que la Turquie devient une puissance nucléaire.

Le combustible pour le premier réacteur a été livré fin 2023. Chacune des autres unités devait initialement suivre à un an d’intervalle, mais l’arrêt actuel de la construction rend ce calendrier improbable.
La Turquie importe la majeure partie de son gaz naturel, la Russie étant le principal fournisseur. Akkuyu vise à réduire cette dépendance en remplaçant une partie du gaz utilisé pour la production d’électricité. Les autorités ont également annoncé des plans pour une troisième centrale nucléaire à İğneada, près de la frontière bulgare.
Akkuyu est le premier projet nucléaire au monde construit selon un modèle complet « construire-posséder-exploiter » par Rosatom. Ses quatre réacteurs russes VVER-1200 doivent produire au total 4 800 mégawatts.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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