La Turquie gérerait une prison secrète en Syrie du Nord où séviraient tortures et mauvais traitements
Une prison administrée par les services de renseignement turcs, située côté syrien du poste-frontière de Hawar-Kilis entre la Turquie et la Syrie du Nord, maintiendrait des détenus dans des conditions inhumaines avec recours systématique à la torture, selon un rapport du New Lines Magazine citant des survivants et des sources au sein des factions syriennes soutenues par Ankara.
L’enquête, publiée mercredi par Elizabeth Tsurkov, chercheuse spécialiste de la Syrie et doctorante à l’Université de Princeton, analyse les relations entre la Turquie et les nouvelles autorités syriennes après la chute de l’ancien président Bachar al-Assad en décembre 2024.
Tsurkov révèle que le MIT (services secrets turcs) continue d’opérer cette prison située au poste-frontière de Hawar-Kilis, reliant le sud de la Turquie à la province d’Alep en Syrie du Nord.
New Lines cite d’anciens détenus et des sources au sein de l’Armée nationale syrienne (ANS) – une coalition de factions soutenues par la Turquie – affirmant que ce centre détient des personnes considérées par Ankara comme des menaces pour sa sécurité nationale.
Parmi les détenus figurent des suspects d’appartenance à l’État islamique, aux Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes, à leur administration civile, ainsi que des opposants politiques aux interventions turques en Syrie, précise le rapport.
Des sources militaires syriennes indiquent à New Lines que plusieurs détenus ont été transférés mi-2025 vers des prisons gouvernementales syriennes comme celle d’al-Raï, tandis que d’autres, suspectés de liens avec le PKK, ont été emmenés en Turquie.
Le PKK, en conflit armé contre la Turquie depuis les années 1980, est classé comme « organisation terroriste » par Ankara et ses alliés occidentaux.
La Turquie considère également que les Unités de protection du peuple (YPG), principale composante armée des FDS, constituent la branche syrienne du PKK, alors que les FDS sont un partenaire clé des États-Unis dans la lutte contre l’EI.
Ce rapport fait suite à des allégations antérieures concernant des centres de détention gérés par des factions pro-turques en Syrie du Nord.
En septembre 2024, Syria Direct révélait que l’arrestation du photojournaliste Bakr al-Qassem avait mis en lumière le rôle de la Turquie dans les excommis par les prisons de l’ANS dans le nord-ouest syrien.
Al-Qassem, collaborateur de l’AFP, avait été arrêté sans mandat en août 2024 par la police militaire de l’ANS dans le nord d’Alep, sans accès à un avocat ni contact familial, selon Syria Direct.
Initialement soupçonné d’être détenu à Hawar Kilis – décrit comme une prison frontalière sous contrôle informel du MIT – il s’avéra après sa libération qu’il avait été enfermé dans une autre prison de l’ANS à al-Raï.
Syria Direct décrit Hawar Kilis comme un centre gardé par la division Sultan Mourad, une faction de l’ANS accusée par des ONG de pratiquer systématiquement la torture.
Bassam al-Ahmad, directeur exécutif de Syrians for Truth and Justice, explique que ce site est utilisé comme centre de détention depuis 2019 sous supervision turque, abritant environ 300 détenus et disparus forcés.
Les accusations principales visant les prisonniers seraient : opposition à la politique turque en Syrie, liens présumés avec les FDS ou l’administration autonome du Nord-Est syrien, ou appartenance à l’EI.
Les interrogatoires seraient menés par des agents du MIT avec traducteurs, accompagnés de tortures incluant suspension par les poignets, fouet, agressions sexuelles sur détenus masculins et privation de nourriture.
Un avocat d’Alep nord précise à Syria Direct que Hawar Kilis échappe à tout cadre juridique, empêchant toute assistance légale aux détenus.
Human Rights Watch a également documenté les exactions des factions pro-turques et l’implication d’Ankara dans les violations des droits en Syrie du Nord.
Dans un rapport de février 2024, l’ONG accuse la Turquie de responsabilité dans de graves abus et crimes de guerre potentiels commis par ses forces et les groupes armés locaux qu’elle soutient.
Ces violations incluraient enlèvements, arrestations arbitraires, détentions illégales, violences sexuelles et tortures perpétrées par l’ANS et la Police militaire – une force créée en 2018 par le gouvernement intérimaire syrien avec l’appui turc.
HRW affirme que l’armée et les services secrets turcs superviseraient directement certains de ces abus, avec une présence lors d’arrestations et interrogatoires, voire une participation active à des actes de torture.
La Turquie a rejeté ces accusations en 2024, un haut responsable du ministère des Affaires étrangères qualifiant le rapport d’infondé et ignorant les « préoccupations sécuritaires légitimes » d’Ankara.
En mai 2025, HRW constatait que les ex-factions de l’ANS continuaient maltraitances et extorsions contre civils malgré leur intégration aux nouvelles forces syriennes, appelant Damas à enquêter sur ces abus.
L’ONG souligne que la Turquie, qui continue à armer et financer ces groupes, reste responsable des violations commises.
Selon New Lines, l’influence turque en Syrie a évolué depuis la chute d’Assad, mais le soutien militaire et renseignement d’Ankara reste central dans le nouveau dispositif sécuritaire syrien.
Damascus cherche à réduire sa dépendance en diversifiant ses partenariats régionaux (Arabie saoudite, Émirats), mais compte toujours sur l’assistance turque en matière de formation et de renseignement, conclut le rapport.




