La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a statué mardi que la Turquie avait violé les droits de 2 420 personnes condamnées pour terrorisme en raison de leurs liens présumés avec le mouvement Gülen, estimant que le système judiciaire n’avait pas garanti des procès équitables et avait infligé des peines sans base légale.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan cible les sympathisants du mouvement Gülen, inspiré par le regretté dignitaire musulman Fethullah Gülen, depuis que des enquêtes pour corruption révélées en 2013 ont impliqué l’ancien Premier ministre Erdoğan ainsi que certains membres de sa famille et de son cercle proche.
Qualifiant ces enquêtes de « putsch güleniste » et de complot contre son gouvernement, Erdoğan a commencé à prendre pour cible les membres du mouvement. Il l’a désigné comme une « organisation terroriste » en mai 2016 et a intensifié la répression après une tentative de coup d’État avortée en juillet de la même année qu’il a imputée à Gülen. Le mouvement dément fermement toute implication dans cette tentative de putsch ou dans toute activité terroriste.
Cet arrêt constitue le premier groupe de décisions de suivi après l' »arrêt pilote » de 2023 dans l’affaire Yüksel Yalçınkaya – une décision visant à traiter non seulement le cas individuel soumis à la Cour, mais aussi des affaires similaires en attente ou susceptibles de survenir à l’avenir.
Dans l’affaire Yalçınkaya, la CEDH avait jugé que la condamnation d’un enseignant, fondée sur son utilisation de l’application de messagerie ByLock, son affiliation à un syndicat et son compte à la Bank Asya, violait ses droits à un procès équitable, à la liberté d’association et à la protection contre des accusations rétroactives. Cet arrêt a des implications majeures car il pourrait affecter des milliers de cas similaires en Turquie.
Dans trois arrêts de comité, la Cour basée à Strasbourg a constaté des violations de l’article 7 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit les peines sans base légale, et de l’article 6 §1 garantissant le droit à un procès équitable. Les affaires sont Bozyokuş et autres c. Turquie (132 requérants), Karslı et autres c. Turquie (1 436 requérants) et Seyhan et autres c. Turquie (852 requérants).
La Cour a indiqué que ces 2 420 requêtes font partie des milliers d’affaires similaires en attente à Strasbourg après l’arrêt de la Grande Chambre dans Yüksel Yalçınkaya c. Turquie en 2023 et l’arrêt de chambre dans Demirhan et autres c. Turquie en juillet 2025.
Dans ses arrêts de mardi, la CEDH a estimé que les tribunaux turcs avaient adopté une approche catégorique assimilant l’utilisation de ByLock à une appartenance à une organisation terroriste, considérant que toute personne ayant utilisé cette application pouvait en principe être condamnée sur cette seule base. La Cour a jugé que cette approche violait les garanties contre les poursuites, condamnations et peines arbitraires et/ou portait atteinte au droit à un procès équitable.
Selon la Cour, les requérants avaient été inculpés après la tentative de coup d’État pour appartenance à une organisation terroriste armée (article 314 §2 du Code pénal turc) et condamnés de manière « décisive » sur la base de leur utilisation présumée de ByLock. Elle a noté que la Cour constitutionnelle turque avait rejeté sommairement les recours individuels contre ces condamnations.
Les décisions ont été rendues par un comité de trois juges : Jovan Ilievski (Macédoine du Nord), Péter Paczolay (Hongrie) et Juha Lavapuro (Finlande).
La Cour a précisé qu’elle n’excluait pas l’existence d’autres éléments de preuve dans certains dossiers, mais a constaté que l’établissement de l’utilisation de ByLock avait servi à lui seul de preuve concluante pour tous les éléments constitutifs du crime d’appartenance terroriste tel qu’appliqué en Turquie.
La Cour de Strasbourg a refusé d’accorder des indemnités, estimant que la constatation de la violation constituait une « satisfaction équitable » suffisante. Elle a indiqué que les requérants pouvaient demander la réouverture des procédures nationales selon le droit turc et qu’il n’était pas justifié d’accorder des frais et dépenses pour ce type de requêtes de suivi.
Les arrêts seront transmis au Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, l’organe chargé de superviser l’exécution des arrêts de la CEDH par les États.
Des avocats suivant ces affaires ont déclaré que le Comité et d’autres responsables du Conseil de l’Europe devraient faire pression sur Ankara pour modifier une pratique judiciaire que les juges strasbourgeois ont qualifiée de problème systémique.
La Turquie continue de défier les arrêts de la CEDH dans des affaires emblématiques comme celles de Yalçınkaya, du philanthrope Osman Kavala ou de l’homme politique kurde Selahattin Demirtaş.
Le président Erdoğan et le ministre de la Justice Yılmaz Tunç affirment que le taux de conformité de la Turquie aux arrêts de la Cour de Strasbourg dépasse 90%, mais des critiques comme le député indépendant Mustafa Yeneroğlu estiment que l’essentiel est de savoir si la Turquie applique les « leading cases » (arrêts pivots) qui exigent des réformes structurelles.
Malgré un taux global de conformité apparemment élevé (environ 90%), la Turquie compte encore 448 arrêts non exécutés, contre seulement 25 pour la Belgique qui affiche un taux similaire.
La Turquie est le pays comptant le plus grand nombre d’affaires pendantes devant la CEDH, avec 21 800 requêtes en attente de jugement (34,7% du total), selon les données récentes de la Cour.
Selon les derniers chiffres du ministère de la Justice, plus de 126 000 personnes ont été condamnées pour leurs liens présumés avec le mouvement Gülen depuis 2016, dont 11 085 sont encore emprisonnées. Des procédures judiciaires sont en cours contre plus de 24 000 individus, tandis que 58 000 autres font toujours l’objet d’enquêtes près de dix ans plus tard.
Outre les milliers d’emprisonnés, de nombreux autres sympathisants du mouvement Gülen ont dû fuir la Turquie pour échapper à la répression gouvernementale.