Erdogan utilise la « diplomatie d’accueil » pour afficher son pouvoir face à l’hypocrisie occidentale
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie intensifie ses efforts pour accueillir des sommets internationaux majeurs, le président Recep Tayyip Erdogan accordant une importance croissante aux rassemblements mondiaux très médiatisés qui lui permettent de se montrer aux côtés de dirigeants étrangers. Cette pratique, qualifiable de « diplomatie d’accueil », est devenue un pilier de la politique étrangère turque à un moment où d’autres pays hésitent souvent à assumer le fardeau financier et logistique de tels sommets. Le fait que la Turquie, dont le bilan en matière de démocratie et de droits humains est médiocre, reçoive le soutien de l’Occident est également critiqué par les groupes d’opposition dans le pays.
Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de l’accent mis par Erdogan sur sa visibilité internationale. Sa participation aux sommets du G20 et à l’Assemblée générale des Nations unies chaque septembre est une constante de son agenda, malgré des problèmes de santé chroniques et des périodes de désengagement mental. Les responsables turcs présentent régulièrement ces événements comme des moments cruciaux permettant au président d’échanger directement avec les dirigeants mondiaux. Les critiques en Turquie estiment que ces rencontres aident Erdogan à renforcer l’image d’un leader puissant bénéficiant d’une légitimité internationale malgré les inquiétudes concernant le recul démocratique dans le pays. La politique étrangère turque est de plus en plus utilisée comme un outil de reconnaissance internationale par un gouvernement confronté à des tensions politiques et économiques.

La Direction de la communication d’Erdogan et les médias pro-gouvernementaux jouent un rôle central dans l’amplification de ses apparitions internationales. La direction publie fréquemment sur les réseaux sociaux des images montrant Erdogan avec des chefs d’État ou des dirigeants rencontrés lors d’événements mondiaux. Ces images, où l’on voit des files ininterrompues de présidents et premiers ministres lui serrer la main, sont perçues par ses partisans comme la preuve de l’importance mondiale de la Turquie.
Être reçu à la Maison Blanche a longtemps été l’un des moments les plus valorisés par Erdogan en politique étrangère, une tradition remontant à ses rencontres avec les anciens présidents américains George W. Bush, Barack Obama et Donald Trump. Sous la présidence de Joe Biden, la Maison Blanche n’a pas accordé à Erdogan de rencontre officielle dans le Bureau ovale, un fait qui a généré un malaise persistant à Ankara. Les responsables turcs ont noté en privé que l’absence de visite bilatérale rompait avec la tradition des rencontres régulières de haut niveau entre dirigeants turcs et américains. Ce manque d’invitation contrastait fortement avec les précédentes visites d’Erdogan à Washington et est devenu une source d’irritation récurrente pour le gouvernement durant une période de relations tendues sur la coopération en matière de défense, les sanctions et les divergences politiques régionales.

La question de la légitimité a refait surface dans les discussions internationales lorsque le représentant spécial des États-Unis pour la Syrie et ambassadeur en Turquie Tom Barrack a déclaré lors du sommet Concordia le 24 septembre 2025 que le président Trump visait à offrir à Erdogan la légitimité qu’il recherchait. Il a lié cette opinion à des années de relations tendues entre la Turquie et les gouvernements occidentaux, ses remarques suscitant des critiques en Turquie et relançant le débat sur les efforts d’Ankara pour obtenir une reconnaissance sur la scène mondiale. Les partis d’opposition ont critiqué le silence d’Ankara face aux commentaires de Barrack, qualifiant d’humiliant pour le pays de sembler accorder ainsi une légitimité au président.
La volonté de la Turquie d’assumer l’organisation d’événements internationaux coûteux la distingue des autres gouvernements qui préfèrent éviter ces dépenses. L’exemple le plus récent est la décision d’organiser le sommet climatique COP31 en Turquie l’année prochaine. Cette décision fait suite à un long bras de fer entre Ankara et Canberra sur le lieu de la conférence. Le Premier ministre australien Anthony Albanese a annoncé que l’Australie mènerait les négociations avec les nations insulaires du Pacifique avant la réunion de 2026, tandis que la Turquie assumerait la présidence de la COP31. Il a déclaré que cet arrangement offrait un résultat positif pour les deux pays.

Cette sélection a soulevé des questions sur le bilan environnemental de la Turquie. Les écologistes turcs ont qualifié cette décision d’ironique compte tenu du passé limité du pays en matière de sensibilité environnementale. Les militants pour le climat ont souligné le décalage entre l’ambition de la Turquie d’accueillir la COP31 et son bilan national en matière d’émissions, de dépendance au charbon et de mise en œuvre des politiques climatiques.
Ankara a également embrassé d’autres événements prestigieux. Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a annoncé que le sommet de l’OTAN 2026 se tiendrait les 7 et 8 juillet au palais présidentiel d’Ankara. La Turquie s’est portée volontaire pour accueillir ce sommet bien que plusieurs États membres ne l’aient encore jamais organisé. Ce sera la deuxième fois que la Turquie accueillera l’alliance après le sommet d’Istanbul en 2004.

La Turquie organisera également le Congrès international d’astronautique en 2026. Le stade Beşiktaş Park d’Istanbul accueillera la finale de la Ligue Europa de l’UEFA en mai prochain. Antalya poursuit les préparatifs des prochaines éditions du Forum diplomatique d’Antalya, un rassemblement lancé en 2021 qui a attiré l’attention mondiale. Le forum a accueilli en mars 2022 le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et son homologue ukrainien Dmytro Kuleba pour leur première rencontre en personne depuis le début de la guerre.
En organisant ces événements, la Turquie a été confrontée à des critiques concernant ses engagements passés. Un exemple souvent cité par les groupes de défense des droits des femmes est le rôle d’Ankara dans la promotion d’un sommet mondial sur la prévention de la violence contre les femmes. La Turquie a joué un rôle majeur dans la création de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, connue sous le nom de Convention d’Istanbul car elle y a été ouverte à signature en 2011. Bien qu’elle ait défendu ce traité, la Turquie s’en est retirée en 2021 par décret présidentiel. Le gouvernement a affirmé que certaines dispositions de la convention entraient en conflit avec les valeurs sociales. Les groupes de défense des droits des femmes ont condamné cette décision, y voyant un reniement des engagements antérieurs. Les institutions européennes ont exprimé leur regret. Les figures de l’opposition ont argué que les accords internationaux n’entrent en vigueur qu’après approbation parlementaire et ne peuvent être invalidés par un simple décret présidentiel unilatéral. Néanmoins, Erdogan a pris cette décision avant les élections, visant à s’assurer le soutien du Parti du bien-être conservateur. Les critiques ont noté qu’étant donné que le pouvoir judiciaire et autres institutions sont largement sous le contrôle d’Erdogan, le statut formel du pays dans la convention avait peu de signification pratique, une situation parfois comparée à la gestion par la France de l’accord de Paris sur le climat.

Les tensions politiques en Turquie continuent d’influencer le débat sur la diplomatie internationale d’Erdogan. Les groupes de défense des droits humains ont critiqué le gouvernement pour ses poursuites contre les opposants et la détention d’élus locaux. Le maire d’Istanbul Ekrem İmamoglu est en détention provisoire depuis mars, ce qui a provoqué de vives protestations.
Les ambitions de sommets internationaux de la Turquie contrastent fortement avec ses faibles performances en matière de gouvernance mondiale et de respect des droits fondamentaux. Selon l’indice Rule of Law 2025 du World Justice Project, la Turquie se classe 118e sur 143 pays, signalant une érosion persistante de l’indépendance judiciaire, des contrôles gouvernementaux et des droits fondamentaux. En matière de liberté de la presse, Reporters sans frontières place la Turquie au 159e rang sur 180, citant le contrôle étatique des médias, les poursuites politiques et une censure sévère. The Economist Intelligence Unit classe la Turquie comme un régime hybride, soulignant le déclin des libertés civiles et de la gouvernance démocratique. Freedom House qualifie la Turquie de « non libre », notant la réduction des droits politiques, les restrictions aux libertés civiles et les limites à la liberté sur internet, incluant surveillance et censure en ligne.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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