Erdoğan instrumentalise les services secrets turcs pour réduire ses critiques au silence et menacer les nations étrangères
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Le tristement célèbre service de renseignement turc, le Milli İstihbarat Teşkilatı (MIT), longtemps considéré comme le bras armé du régime de plus en plus autoritaire du président Recep Tayyip Erdogan, a subi une restructuration interne radicale.
Cette métamorphose confirme l’évolution du MIT d’un service traditionnel vers un instrument clé de répression intérieure et d’ingérence étrangère agressive, révèle Nordic Monitor.
La restructuration renforce ses capacités d’espionnage à l’étranger et intensifie la surveillance intérieure, faisant du MIT un pilier central du modèle islamiste d’Erdogan. Sous sa direction, l’agence, ultra-politisée, agit en toute impunité comme une extension occulte du pouvoir d’État pour servir des objectifs partisans.
Au cœur de cette refonte : la Direction des Opérations Étrangères (Dış Operasyonlar Başkanlığı), désormais habilitée à mener des opérations clandestines à l’étranger. Son mandat inclut surveillance secrète, opérations sous faux drapeau, sabotage, intimidation de dissidents, cyber-guerre, désinformation et même enlèvements ou assassinats ciblés.
Les agents du MIT n’opèrent plus uniquement depuis les ambassades. En Europe notamment, l’agence a implanté des cellules clandestines sous couvert de journalisme, d’universités, d’entreprises ou d’ONG. Ces réseaux surveillent les critiques du régime et influencent l’opinion publique.

Le MIT cultive aussi des groupes proxy, parfois liés au crime organisé, pour servir la politique étrangère d’Ankara. Des réseaux mafieux sont utilisés pour brouiller les pistes.
Plus grave encore : le MIT procède à des enlèvements transnationaux de dissidents, principalement des membres du mouvement Gülen, persécutés pour leur opposition légitime. Erdogan vante ouvertement ces opérations extrajudiciaires.
Sur le plan intérieur, la création de la Direction des Enquêtes de Sécurité (Güvenlik Tahkikat Başkanlığı) institutionnalise un filtrage idéologique pour tous les postes publics. Seuls les loyalistes du parti AKP ou du MHP sont autorisés à servir l’État.
Le MIT a orchestré les purges massives de 2015-2017, éliminant arbitrairement 130 000 fonctionnaires et 24 000 militaires sur des critères politiques ou religieux.

Ce filtrage s’applique systématiquement aux postes judiciaires, militaires et policiers.
La politisation du MIT se reflète dans sa direction. Kalın et son prédécesseur Fidan, choisis par Erdogan malgré leur manque d’expertise, incarnent la priorité donnée à la loyauté sur les compétences.
La Direction du Renseignement Cybernétique (Siber İstihbarat Başkanlığı) mène quant à elle des guerres psychologiques et manipule l’information pour masquer les échecs du régime.
Ses tactiques incluent désinformation, distorsion des faits et campagnes médiatiques coordonnées, souvent via des fermes à trolls.
Collaborant avec des procureurs et médias alignés, le MIT fabrique des affaires criminelles contre journalistes et opposants, sur fond d’accusations terroristes.
Cette direction exporte désormais ses opérations à l’étranger via des sociétés écrans pour influencer les décideurs étrangers.
Tous les garde-fous légaux ont été démantelés. Le MIT jouit d’une immunité totale – aucune enquête n’est possible sans l’accord direct du président.

Le contrôle parlementaire est fictif. Le budget opaque du MIT a explosé. Les journalistes enquêtant sur ses activités illégales risquent de lourdes peines. Les partis d’opposition évitent de critiquer l’agence par crainte de représailles.
Le pouvoir absolu du MIT, couplé à son absence de contrôle, instaure un climat de peur en Turquie, privant les citoyens de tout recours.
Cette transformation reflète la dérive autoritaire d’Erdogan. Détourné de sa mission originelle, le MIT est devenu l’outil répressif d’un régime qui étouffe les libertés et projette sa puissance à l’étranger.
Tant que le MIT restera au service exclusif d’Erdogan, l’État de droit et les droits fondamentaux en Turquie resteront gravement menacés.




