Des ONG disent à la Cour européenne que l’affaire Kavala reflète l’emprise politique sur la justice turque
Trois organisations de défense des droits humains ont déclaré à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avant une audience mercredi que le cas du philanthrope turc emprisonné Osman Kavala montre comment le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan a placé la justice turque sous contrôle politique.
La Grande Chambre, la formation suprême de la Cour basée à Strasbourg, doit examiner l’affaire Kavala demain à 9h15 heure locale.
Dans une intervention tierce soumise par le Turkey Human Rights Litigation Support Project, Human Rights Watch et la Commission internationale de juristes, les groupes soutiennent que la détention prolongée de Kavala est liée à l’érosion de l’indépendance judiciaire en Turquie et à ce qu’ils décrivent comme le refus persistant d’Ankara d’exécuter les arrêts contraignants de la Cour européenne.
Le dossier affirme que les poursuites contre Kavala s’inscrivent dans un schéma plus large de cas politiquement sensibles où les autorités turques contournent ou retardent l’exécution des décisions judiciaires tout en maintenant les dissidents présumés derrière les barreaux.
Kavala, en détention depuis octobre 2017, a été condamné en avril 2022 à la prison à perpétuité aggravée pour tentative de renversement du gouvernement en raison de son rôle présumé dans les manifestations du parc Gezi en 2013, un mouvement national de protestation anti-gouvernementale parti d’une opposition à un projet de réaménagement urbain au centre d’Istanbul. Sa condamnation est devenue définitive en septembre 2023 malgré un arrêt de 2019 de la Cour européenne jugeant sa détention arbitraire et politiquement motivée, et un jugement de 2022 de la Grande Chambre estimant que la Turquie n’avait pas respecté cette décision.
L’intervention souligne que le problème réside dans les modifications structurelles du système judiciaire turc, surtout après le référendum constitutionnel de 2017 élargissant les pouvoirs présidentiels.
Selon le dossier, ces changements ont remodelé le Conseil des juges et procureurs – organe supervisant les nominations, promotions, mutations et sanctions des magistrats – le rendant vulnérable au contrôle du Parti de la justice et du développement (AKP) et de son allié d’extrême droite, le Parti d’action nationaliste (MHP).
Les groupes affirment qu’avant cette réforme, les membres du pouvoir judiciaire élisaient une part importante du Conseil. Après les changements, aucun magistrat n’est élu par ses pairs, tandis que le président et le parlement ont acquis une influence décisive sur sa composition.
Le dossier va plus loin, arguant que le système fonctionne désormais en un cycle renforçant le contrôle politique. Le gouvernement influencerait la sélection des juges et procureurs, dont certains accèdent ensuite à de hautes fonctions judiciaires, tandis que le Conseil exerce un large pouvoir sur les carrières des autres magistrats.
L’intervention pointe également le licenciement massif de milliers de juges et procureurs après le coup d’État avorté de 2016 et leur remplacement via des procédures de recrutement non transparentes et dominées par l’exécutif.
Une partie majeure de la requête demande à la Cour européenne d’examiner si la Cour constitutionnelle turque peut encore être considérée comme un recours interne effectif dans les affaires politiquement sensibles. Normalement, les requérants doivent épuiser les recours internes avant de s’adresser à Strasbourg. Mais les ONG soutiennent que la Cour constitutionnelle turque ne remplit plus ce critère pour les affaires concernant des dissidents, car la plupart de ses membres sont nommés directement ou indirectement par la présidence et le bloc au pouvoir, et parce que les requêtes politiquement chargées subissent souvent de longs retards ou un non-respect flagrant par les tribunaux inférieurs.
Pour étayer cet argument, le dossier cite d’autres affaires emblématiques ayant exposé des tensions au sein du système judiciaire turc.
Parmi elles, le cas de Can Atalay, député d’opposition emprisonné et co-accusé dans le procès Gezi, dont la libération ordonnée par la Cour constitutionnelle a été bloquée par la plus haute cour d’appel pénale turque. L’intervention affirme que ces épisodes montrent que même lorsque la Cour constitutionnelle statue en faveur d’un requérant, ses décisions peuvent être ignorées dans les affaires touchant aux intérêts politiques du gouvernement.
Les groupes soulignent également que l’affaire Kavala s’inscrit dans un schéma plus large de non-respect des arrêts de Strasbourg. Leur dossier indique que la Turquie compte encore 141 arrêts principaux de la Cour européenne et 315 affaires répétitives en attente d’exécution – le pire bilan parmi les 46 États membres du Conseil de l’Europe.
L’intervention place l’affaire Kavala dans le même cadre que celles des anciens coprésidents du principal parti pro-kurde turc, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, dont la détention prolongée a également été condamnée par la Cour européenne et le Comité des ministres du Conseil de l’Europe.
L’affaire maintenant devant la Grande Chambre constitue la deuxième requête de Kavala devant la Cour de Strasbourg. Elle concerne sa détention et condamnation postérieures à l’arrêt de 2019. La Cour a donné la priorité à cette affaire avant son renvoi à la Grande Chambre.
L’audience de mercredi inclura également une intervention du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty.
La question est de savoir si la plus haute cour européenne des droits de l’homme abordera non seulement les faits concernant la détention continue de Kavala, mais aussi l’affirmation plus large selon laquelle les institutions judiciaires turques ont été remodelées pour servir les priorités du parti au pouvoir. Le point central de l’intervention est que l’affaire Kavala ne constitue pas un échec judiciaire isolé, mais la preuve d’un système judiciaire qui, selon les ONG, n’agit plus de manière indépendante dans les affaires impliquant des critiques du gouvernement.




