Des experts prônent une migration inverse planifiée pour soulager la pression démographique à Istanbul
Istanbul a dépassé les capacités de ses systèmes de transport, d’approvisionnement en eau et de gestion des catastrophes, incitant les urbanistes à recommander une migration inverse organisée pour réduire cette pression, rapporte le journal Cumhuriyet. Ce constat fait suite aux vacances de l’Aïd al-Adha (23-31 mai), où le départ massif des habitants a réduit les embouteillages à seulement 5% du niveau habituel.
Des urbanistes et experts en politiques hydriques ont expliqué à Cumhuriyet que cette accalmie temporaire a révélé un problème structurel plus profond : une population officielle et non officielle qui surpasse largement les infrastructures disponibles.
Bien que les chiffres officiels estiment la population stambouliote à 15,75 millions en 2025, les experts interrogés affirment que le nombre réel atteint 20 à 21 millions en incluant les résidents non enregistrés et les populations temporaires. Ils alertent que même les projections du plan directeur 2053 ne prévoient pas de réduction en dessous des 20 millions dans les conditions actuelles.
Istanbul attire depuis longtemps les migrations internes en tant que principal pôle d’emplois, de finance, d’industrie, de commerce, d’éducation et de services. La ville concentrait 18,3% de la population turque enregistrée en 2025 et reste la province accueillant le plus de migrants internes, avec 395 485 arrivées en 2024 selon les données de l’Institut statistique turc (TÜİK).
Son poids économique aggrave cette concentration. Générant près d’un tiers du PIB national, Istanbul est le principal aimant pour l’emploi et les investissements, entraînant des coûts immobiliers élevés, des trajets pénibles et une pression sur les services publics.
Les départs massifs pendant l’Aïd s’expliquent par cette histoire migratoire. De nombreux habitants conservent des attaches familiales en province, tandis que d’autres profitent des vacances pour gagner des destinations touristiques. La baisse du trafic durant cette période (27-30 mai, prolongée jusqu’au 31) était si marquée que certains résidents ont exprimé le souhait que cette fluidité perdure.
Pınar Pelin Giritlioğlu, membre du conseil de l’Ordre des urbanistes de l’Union des chambres d’ingénieurs et architectes turcs (TMMOB), a indiqué à Cumhuriyet que le plan environnemental provincial 2009 tablait sur 16 millions d’habitants en 2030 – un seuil déjà dépassé.
Giritlioğlu a pointé une croissance « artificielle » alimentée par des mégaprojets hors cibles d’aménagement, citant notamment Kanal Istanbul comme facteur de pression supplémentaire.
Elle observe qu’une migration inverse a déjà commencé parmi les étudiants, cadres, retraités et fonctionnaires, poussés par le coût de la vie. Les télétravailleurs ayant la possibilité de quitter la ville emboîtent le pas.
« Istanbul est devenue trop chère pour les travailleurs », a-t-elle déclaré, soulignant que la métropole, autrefois prisée des fonctionnaires, est désormais évitée pour les affectations.
Selon elle, cette tendance naissante doit être saisie comme une opportunité de planification plutôt qu’une crise incontrôlée. « Le cap des 20 millions est critique. Les ressources d’Istanbul ne suffisent plus à sa population », a-t-elle insisté.
Giritlioğlu a averti que toute politique de réduction démographique doit être coordonnée aux échelles locale, régionale et nationale, sans sacrifier les résidents historiques au profit de nouveaux arrivants aisés.
« L’objectif premier doit être une diminution graduelle et planifiée », a-t-elle conclu.
Dursun Yıldız, expert en politiques hydriques et membre du comité scientifique du plan environnemental de l’Agence d’urbanisme d’Istanbul, a expliqué que la question de l’eau ne pouvait plus être abordée sous le seul angle technique.
Une part importante de l’approvisionnement dépend de transferts entre bassins versants. Yıldız souligne que la rive européenne subit particulièrement la pression d’une urbanisation désordonnée et d’une planification défaillante.
« La crise de l’eau à Istanbul n’est plus seulement un problème de gestion hydrique. C’est désormais une question d’aménagement du territoire, de maîtrise de la densité et, de plus en plus, de gestion des migrations inverses », a-t-il analysé.
Il plaide pour une approche intégrée associant planification territoriale et gestion de l’eau, les projets d’infrastructure risquant d’accélérer l’étalement urbain et de fragiliser les bassins naturels.
Face à cette dépendance croissante envers d’autres bassins versants, Yıldız estime que la solution passe par un rééquilibrage économique au profit des villes anatoliennes, une meilleure répartition industrielle et un soutien aux villes moyennes.
Il décrit la migration inverse comme une « stratégie nationale de rééquilibrage territorial », particulièrement vitale pour Istanbul et Ankara où la pression démographique pèse sur les infrastructures et les ressources naturelles.
La question comporte également une dimension de gestion des risques. Située près de la faille nord-anatolienne, Istanbul est largement considérée comme vulnérable à un séisme majeur. Les urbanistes alertent depuis des années sur les dangers posés par la densité, la congestion des axes de circulation et les inégalités d’accès au logement sécurisé en cas de catastrophe.
Giritlioğlu a souligné qu’un tremblement de terre rendrait l’évacuation extrêmement complexe, transformant la pression démographique en enjeu de sécurité civile autant qu’en problème de qualité de vie.
Les experts ne prônent pas une dépopulation brutale, mais plutôt des politiques économiques et spatiales coordonnées : développer l’emploi hors d’Istanbul, renforcer les provinces intermédiaires, améliorer les infrastructures régionales et éviter les projets attirant davantage de population et de capitaux vers la mégapole.




