Des espions turcs ayant torturé un enlevé au Kosovo protégés par la justice
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Des agents des services secrets turcs ayant enlevé un enseignant au Kosovo et soumis à des mauvais traitements lors de son transfert forcé vers la Turquie bénéficient d’une impunité judiciaire, malgré une plainte déposée par la victime.
Mustafa Erdem, enseignant et directeur général des institutions éducatives Gülistan, enlevé au Kosovo en mars 2018 lors d’une opération secrète menée par le Milli İstihbarat Teşkilatı (MIT), a déposé plainte le 29 août 2019 pour torture et traitements inhumains infligés dès son embarquement forcé vers la Turquie.
Pourtant, le parquet d’Istanbul n’a pris aucune mesure concrète pour enquêter sur les agents du MIT impliqués. Cette affaire s’inscrit dans une campagne de répression transnationale orchestrée par le gouvernement Erdogan contre ses opposants à l’étranger.
En une décennie, le gouvernement turc a modifié à plusieurs reprises la loi sur le renseignement pour accorder une immunité totale au MIT, le soustrayant à tout contrôle judiciaire ou parlementaire.
Dirigé par des proches d’Erdogan — d’abord Hakan Fidan, figure islamiste pro-iranienne pendant 13 ans, puis İbrahim Kalın, ancien porte-parole présidentiel — le MIT est un instrument clé pour instaurer un climat de peur, harceler les critiques à l’étranger et fabriquer des dossiers politiques.
Cet arrêt de la Cour constitutionnelle illustre comment la justice protège les tortionnaires du MIT :
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Dans sa plainte, Erdem décrit son enlèvement brutal : agents masqués au Kosovo, sac sur la tête, menaces (« Fais ce que je dis ou je te poignarde »). Il dénonce les insultes, les positions forcées, les photos publiées dans les médias pro-gouvernementaux sans aucune inculpation.
Les violences ont continué en détention policière : privation de sommeil et d’eau, cellules surpeuplées sous lumière permanente. Les policiers l’ont forcé à faire des déclarations mensongères devant le juge, empêchant même tout signalement médical des sévices.
Détenu deux jours sans avocat, Erdem fut finalement arrêté le 11 avril après deux semaines d’horreur. Il a mis plus d’un an à surmonter son traumatisme avant de porter plainte.
Si le parquet n’a pas enquêté sur le MIT, il a demandé le 11 septembre 2019 l’autorisation au gouvernorat d’Istanbul pour poursuivre les policiers accusés — autorisation refusée le 30 décembre 2019 sans recours du procureur. La justice administrative a confirmé ce déni de justice.

Devant la Cour constitutionnelle turque — noyautée par des loyalistes d’Erdogan —, son recours déposé le 2 novembre 2020 fut déclaré irrecevable le 28 novembre 2024, niant toute violation de ses droits fondamentaux.
Ce déni contraste avec la réaction kosovare : le Premier ministre avait limogé son ministre de l’Intérieur, et des responsables locaux complices furent condamnés en appel le 17 décembre 2021 pour abus de pouvoir.
En septembre 2020, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire avait qualifié ces enlèvements de violation du droit international.

Les victimes — cinq enseignants et un médecin affiliés au mouvement Gülen — sont persécutées pour leur critique de la corruption et du soutien d’Erdogan aux groupes jihadistes. Le gouvernement les qualifie à tort d' »organisation terroriste » pour museler toute opposition.
Fondé dans les années 1960 par Fethullah Gülen (décédé aux États-Unis en 2023), le mouvement n’a jamais été lié à des activités criminelles selon le Département américain de la Justice.
Ce cas illustre l’impunité systémique du régime Erdogan, dénoncée par Freedom House et Amnesty International. Depuis 2016, plus de 100 extraterritoriales ciblent des pays fragiles, via corruption ou chantage économique.
Les agents turcs parlent ouvertement de « colis » pour désigner les enlevés — terme déshumanisant jamais sanctionné par les tribunaux turcs.
L’affaire pourrait aboutir à la CEDH, où la Turquie cumule les condamnations pour torture et violations des droits fondamentaux. Mais en attendant, les responsables jouissent d’une impunité totale.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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