Une revue militaire turque affirme que l’OTAN utilise Ankara sans lui donner voix au chapitre
Levent Kenez/Stockholm
Une étude publiée par une revue liée à l’armée turque a relancé le débat sur le rôle d’Ankara au sein de l’OTAN, avertissant que le pays assume d’importantes responsabilités en première ligne tout en bénéficiant d’une influence limitée dans les prises de décision de l’alliance.
L’article, paru dans le Journal of Defence and Security Research et rédigé par Mehmet Kılıç de l’Université Başkent, souligne un paradoxe au cœur de l’évolution posturale de défense de l’OTAN. La Turquie y est décrite comme un État indispensable du flanc sud, disposant d’atouts allant de flottes de drones au contrôle de la mer Noire, mais reste structurellement marginalisée lors de l’élaboration des stratégies.
La revue est supervisée par l’Université nationale de défense de Turquie, créée en 2016 après une tentative de coup d’État qui a conduit à une vaste purge d’officiers pro-OTAN et à la fermeture des académies militaires traditionnelles. Érigée dans le cadre de la refonte des forces armées par le président Recep Tayyip Erdogan, cette université est devenue l’unique gardienne de la formation des officiers, conférant à ses publications un poids particulier comme reflet de la vision de l’alliance par l’establishment militaire restructuré.
L’analyse de 29 pages examine les plans de défense régionaux 2023-2025 de l’OTAN, incluant les déploiements « East Shield » le long de la Pologne, de la Roumanie et de la Turquie, l’implantation avancée en mer Noire et l’initiative paneuropéenne de défense aérienne et antimissile Sky Shield. Dans chaque cas, Ankara est présentée comme un acteur crucial, fournissant des bases, une logistique et l’application de la Convention de Montreux qui régit l’accès naval aux détroits reliant la Méditerranée à la mer Noire.
L’industrie de défense turque, notamment ses programmes de drones armés, est désignée comme un pilier des opérations du flanc sud de l’OTAN. Les aérodromes et ports turcs sont décrits comme des profondeurs stratégiques pour les missions de l’alliance s’étendant de l’Europe de l’Est au Moyen-Orient.

Mais malgré ces contributions, le rapport critique ce qu’il qualifie de déséquilibre « haute responsabilité, faible influence ». Le pouvoir décisionnel, argue-t-il, est concentré parmi les États centraux de l’OTAN — États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne et France — tandis que les alliés de première ligne comme la Turquie, la Pologne et les États baltes assument des risques disproportionnés sans voix équivalente.
Ce déséquilibre, avertit l’étude, pourrait approfondir les divisions internes de l’alliance à un moment où l’OTAN se repositionne non seulement comme un pacte défensif mais aussi comme un acteur façonnant l’ordre régional.
L’article présente la Turquie comme un membre « semi-périphérique » : militairement indispensable mais marginalisé sur les plans normatif et institutionnel. En clair, Ankara porte le fardeau de la géographie et de la contribution militaire, mais sa voix dans l’élaboration de la doctrine de l’alliance reste étouffée.
Cette critique intervient alors que l’OTAN poursuit des efforts coûteux de modernisation. Les dirigeants lors du sommet de La Haye en 2025 ont promis de porter les dépenses de défense à 5% du PIB, un objectif susceptible de peser sur les pays supportant déjà de lourdes charges opérationnelles. Pour la Turquie, avec son économie volatile, la pression pourrait être particulièrement aiguë.
Depuis sa réorganisation, l’armée turque a adopté un profil différent au sein de l’OTAN. Autrefois connue pour sa grande armée de conscrits, elle a massivement investi dans les drones, les capacités asymétriques et les forces de déploiement rapide. Ses interventions en Syrie, en Libye et dans le Caucase du Sud ont montré à la fois de nouvelles capacités et une volonté d’agir indépendamment des alliés.
Cette indépendance a parfois inquiété les partenaires de l’OTAN. L’achat par Ankara du système de défense antimissile russe S-400 en 2019 a entraîné des sanctions américaines et le retrait de la Turquie du programme F-35 Joint Strike Fighter. Les désaccords sur la Syrie et la Méditerranée orientale ont accru les frictions. Pourtant, l’alliance s’est aussi appuyée sur les atouts turcs, notamment pour sécuriser la mer Noire après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
La publication de l’article a coïncidé avec la visite du président Erdogan à la Maison Blanche le 25 septembre. Les médias turcs ont rapporté qu’Erdogan et le président américain Donald Trump ont discuté de la levée des sanctions contre la Turquie, du retour d’Ankara dans le programme F-35 et de l’approbation de nouvelles ventes de F-16. La rencontre a été décrite comme positive, bien qu’aucune décision concrète sur l’industrie de défense n’ait été annoncée. S’adressant aux journalistes ensuite, Trump a déclaré qu’Erdogan devait faire quelque chose pour que la Turquie réintègre le programme F-35 sans fournir de détails. Selon les médias turcs, des experts estiment que la demande de Trump pourrait impliquer qu’Ankara se débarrasse des S-400 ou, comme évoqué précédemment, les stocke à la base aérienne d’Incirlik à Adana, tout en s’abstenant d’acheter du pétrole russe. Toute mesure concernant la levée des sanctions ou les ventes d’avions de combat nécessiterait également l’approbation du Congrès américain.
L’article de la revue fait écho aux plaintes de longue date de la Turquie concernant le partage des charges et la reconnaissance. Il soutient que la transformation technologique de l’OTAN, avec les États centraux pilotant des initiatives sur l’intelligence artificielle, la cyber-guerre et les systèmes autonomes, risque de reléguer les alliés périphériques au rôle d’exécutants plutôt que de concepteurs de doctrine.
Il souligne aussi un paradoxe géographique : alors que les nouvelles lignes de défense de l’OTAN dans les pays baltes et en Europe de l’Est bénéficient d’un fort soutien politique, les rôles de la Turquie au sud et en mer Noire sont traités davantage comme des nécessités opérationnelles que des priorités stratégiques.
Texte d’une étude sur l’évolution du rôle de l’OTAN, publiée dans le Journal of Defence and Security Research le 18 septembre 2025 :
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L’article ne suggère pas que la Turquie devrait rompre avec l’OTAN. Il souligne plutôt le rôle indispensable d’Ankara et présente le déséquilibre comme un problème à résoudre plutôt qu’une raison de se retirer. Néanmoins, en présentant la question en termes de « centre et périphérie », il met en lumière une hiérarchie au sein de l’alliance qui devient de plus en plus inconfortable pour Ankara.
La Turquie, qui a rejoint l’OTAN en 1952, aligne la deuxième plus grande armée de l’alliance après les États-Unis avec environ 445 000 personnels actifs et plus de 200 000 réservistes. Elle héberge la base aérienne d’Incirlik, utilisée pour les opérations américaines et de l’OTAN, et la station radar de Kurecik à Malatya, élément clé du bouclier antimissile balistique de l’OTAN. La Turquie fournit également des hubs logistiques et des installations de commandement soutenant les missions dans les Balkans, le Moyen-Orient et la mer Noire, et a contribué des troupes aux opérations au Kosovo, en Afghanistan et en Méditerranée. Le commandement terrestre de l’alliance (LANDCOM) est basé à Izmir, tandis qu’Istanbul abrite le quartier général du Corps de déploiement rapide de l’OTAN (NRDC-TUR). Ankara accueille le Centre d’excellence pour la défense contre le terrorisme (CoE-DAT) et le Centre de formation du Partenariat pour la paix, tandis qu’Istanbul abrite le Centre d’excellence pour la sécurité maritime (MARSEC CoE).
Le 36e sommet annuel de l’OTAN doit se tenir à Ankara les 7 et 8 juillet 2026, où les chefs d’État et de gouvernement des pays membres devraient prendre des décisions officielles sur les questions de sécurité.
Entre-temps, Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (MHP), partenaire de coalition du gouvernement, a déclaré la semaine dernière que la Turquie devrait changer d’axe en formant des alliances économiques et militaires avec la Russie et la Chine. Cependant, Erdogan n’a pas répondu à cette demande lors de son voyage aux États-Unis, déclarant aux journalistes qui l’interrogeaient sur cette proposition qu’il n’avait pas pu suivre les déclarations de Bahçeli.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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