Une direction du CHP imposée par la justice consolide son contrôle et prend ses distances avec le rival emprisonné d’Erdoğan
Une équipe nommée par la justice a entrepris mardi de consolider son contrôle sur le Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition turc, en rétablissant les instances d’avant 2023, convoquant des réunions de direction et disciplinaires, modifiant le site web du parti, licenciant du personnel du siège et prenant des mesures semblant éloigner le parti du maire emprisonné d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, le rival potentiel le plus redoutable du président Recep Tayyip Erdoğan.
Kemal Kılıçdaroğlu, qui avait perdu la direction du parti au profit d’Özgür Özel après sa défaite à l’élection présidentielle turque de 2023, a été réinstallé comme président du CHP par une décision de la cour d’appel d’Ankara annulant le congrès du CHP de 2023, le vote interne qui avait porté Özel au pouvoir.
Ce jugement plonge le plus grand parti d’opposition turc dans une crise de leadership à un moment où le CHP est devenu le principal challenger électoral d’Erdoğan après avoir remporté les élections locales de 2024 et conservé le contrôle d’Istanbul, Ankara et d’autres grandes villes.
Le tribunal a destitué Özel et sa direction élue de leurs fonctions et rétabli Kılıçdaroğlu ainsi que les organes du parti en place avant le congrès de 2023, notamment l’Assemblée du parti et le Conseil disciplinaire supérieur.
Ces instances sont importantes car elles donnent à l’équipe de Kılıçdaroğlu les outils institutionnels pour former une nouvelle direction exécutive, contrôler l’administration du parti et prendre des mesures disciplinaires contre les membres résistant à cette reprise en main ordonnée par la justice.
Les médias turcs ont rapporté mardi que Kılıçdaroğlu prévoit de présider une réunion de l’Assemblée du parti rétablie au siège du CHP le 1er juin. Le Conseil disciplinaire supérieur doit également se réunir le même jour. L’Assemblée du parti devrait discuter de la formation du Conseil exécutif central, l’organe exécutif suprême du CHP, tandis que le conseil disciplinaire devrait examiner des affaires internes au parti.
Ces mesures font suite à l’intervention policière de dimanche au siège du CHP à Ankara, où les forces de l’ordre ont enfoncé les portes, utilisé des gaz lacrymogènes et expulsé l’équipe d’Özel après trois jours de confrontation. Cette action policière a donné à Kılıçdaroğlu le contrôle physique du bâtiment du parti, tandis que les nouvelles réunions visent à donner à son camp le contrôle des instances décisionnelles du parti.
Le site officiel du CHP a également été modifié après le retour de Kılıçdaroğlu. La biographie de Kılıçdaroğlu a été ajoutée au site sous le titre de président, tandis que le contenu postérieur à la décision judiciaire et une section consacrée au Bureau du candidat à la présidence ont été supprimés.
La suppression de la section du Bureau du candidat à la présidence est politiquement significative car ce bureau avait été créé sous Özel pour organiser la campagne présidentielle d’İmamoğlu, le maire emprisonné d’Istanbul largement considéré comme le rival le plus redoutable d’Erdoğan dans une future élection présidentielle.
İmamoğlu avait été choisi comme candidat à la présidence du CHP avant son arrestation. Son emprisonnement en a fait la figure centrale de l’affrontement du parti avec Erdoğan, tandis qu’Özel a construit une grande partie de son leadership autour de la défense des maires du CHP emprisonnés, présentant leurs affaires comme faisant partie d’une campagne gouvernementale visant à affaiblir l’opposition.
Le retour de Kılıçdaroğlu menace donc d’inverser la stratégie post-2023 du CHP, qui plaçait İmamoğlu et les maires d’opposition emprisonnés au cœur de la campagne nationale du parti.
Bülent Tezcan, coordinateur du Bureau du candidat à la présidence, a déclaré que son bureau avait quitté son bâtiment après le départ de l’équipe d’Özel du siège du CHP mais continuerait à travailler depuis le Parlement turc. Il a affirmé que le bureau continuerait d’exister en tant qu’institution et qu’İmamoğlu restait le candidat à la présidence du CHP selon le processus interne du parti.
Ce changement a également touché le personnel du siège du CHP. Une vingtaine d’employés du siège ont été licenciés après l’entrée en fonction de Kılıçdaroğlu en vertu de la décision judiciaire. Les employés licenciés travaillaient dans plusieurs services, notamment les services techniques, l’enregistrement des membres, les secrétariats, les équipes consultatives et le bâtiment du parti utilisé par le Bureau du candidat à la présidence.
Le camp d’Özel a transféré ses activités au parlement, où il reste député et occupe le poste de président du groupe parlementaire du CHP. Ce rôle lui offre une tribune même si la décision judiciaire l’a destitué de la présidence du parti.
Les partis turcs fonctionnent à la fois par le biais de leur siège et de leurs groupes parlementaires. Kılıçdaroğlu contrôle désormais le siège grâce à la décision judiciaire, mais Özel conserve une influence sur la majorité des députés du CHP et peut utiliser le groupe parlementaire pour s’adresser au public.
Selon les médias turcs, le camp d’Özel cherche également un moyen de forcer la tenue d’un congrès extraordinaire. Un tel congrès pourrait remettre en cause le leadership de Kılıçdaroğlu rétabli par la justice grâce à un nouveau vote des délégués du parti.
Özel a demandé aux membres, maires et responsables locaux du CHP de ne pas démissionner du parti, affirmant que la lutte devait rester interne au CHP plutôt que de conduire à une scission.
Autre signe que l’équipe de Kılıçdaroğlu affirme son contrôle : les médias turcs rapportent que la direction rétablie par la justice reprendrait les contacts de l’Aïd al-Adha avec le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, mettant fin au boycott de ces visites par le CHP qui avait commencé après l’arrestation d’İmamoğlu.
Le CHP d’Özel avait utilisé ce boycott pour signifier que les relations normales avec l’AKP d’Erdoğan ne pouvaient pas continuer tant qu’İmamoğlu et d’autres maires du CHP étaient emprisonnés. La reprise des visites suggère un retour à une posture plus conciliante envers le parti au pouvoir.
Kılıçdaroğlu devrait également tenir une réunion pour les fêtes publiques au siège du CHP le 30 mai, selon les médias turcs.
Ce changement de direction a suscité des critiques de la société civile. Soixante-six organisations et initiatives de la société civile ainsi que 720 citoyens ont publié une déclaration commune qualifiant cette décision d’attaque contre le droit de la société à changer son avenir par la politique démocratique.
La déclaration affirme que la décision judiciaire ne cible pas seulement un parti politique mais aussi l’espace plus large où s’exprime la volonté publique, y compris les associations, les chambres professionnelles, les syndicats, les universités et les municipalités.
Cette crise survient dans un contexte de répression accrue contre le CHP. İmamoğlu est emprisonné depuis 2025 pour des accusations qu’il rejette, tandis que 20 maires du CHP ainsi que des dizaines de responsables municipaux sont incarcérés.




