Un rapport des renseignements turcs alerte sur la fragilité de la Somalie alors qu’Ankara renforce son rôle militaire et économique
Levent Kenez/Stockholm
Un récent rapport intitulé « Un modèle de partenariat multidimensionnel » publié par l’Académie nationale du renseignement turc examinant les relations turco-somaliennes avertit que la Somalie entre dans une période de fragilité accrue marquée par des menaces militantes, une fragmentation politique, une faiblesse institutionnelle, des pressions externes et des tensions économiques. L’évaluation du renseignement, qui s’appuie sur des données de terrain, des sources sécuritaires et des archives diplomatiques conclut que le partenariat entre la Turquie et la Somalie s’est transformé en un modèle stratégique multi-couches ; pourtant, l’environnement dans lequel ce modèle opère est marqué par ce que les analystes décrivent comme des risques majeurs qui détermineront la trajectoire de la stabilité somalienne et de la relation bilatérale.
Selon le rapport, le premier risque majeur est la présence persistante d’al-Shabab, qui continue de mener des attentats et des assassinats tout en administrant des structures de gouvernance parallèle dans les zones rurales. La revue du renseignement indique que bien que les offensives conjointes de 2022 aient donné des résultats, les forces fédérales n’ont pas pu maintenir leur élan opérationnel, et le groupe a retrouvé de l’influence en 2023. Une faction plus petite de l’État islamique en Irak et en Syrie (EIIL) dans le Puntland ajoute une autre couche déstabilisatrice, même si sa portée est relativement limitée. L’évaluation avertit que l’Armée nationale somalienne est toujours incapable de sécuriser le pays sans soutien extérieur.

Le deuxième risque concerne le système fédéral non résolu. Les officiers du renseignement soulignent la constitution incomplète de la Somalie et la division ambiguë des pouvoirs entre Mogadiscio et les États membres fédéraux. Cela a produit des confrontations récurrentes sur les élections et le contrôle des revenus, particulièrement avec le Puntland et le Jubaland. Le rapport indique que ces différends bloquent la prise de décision nationale et affectent directement les projets de développement de la Turquie, qui dépendent d’une coordination stable entre les autorités centrales et régionales.
Un troisième risque identifié dans le rapport est la faiblesse des institutions étatiques. Les analystes décrivent ce qu’ils appellent une crise de gouvernance marquée par une capacité administrative insuffisante, des systèmes de surveillance limités et une dépendance aux donateurs qui empêchent la Somalie de maintenir ses services de base de manière autonome. La revue du renseignement reconnaît que l’allègement de la dette obtenu grâce aux réformes du FMI et de la Banque mondiale est une étape importante mais note que la Somalie manque toujours de l’autonomie financière nécessaire pour une stabilité à long terme. Les retards persistants dans les achats et l’exécution des projets restent un obstacle majeur au progrès.
Les chocs environnementaux constituent le quatrième risque majeur. Les sécheresses répétées liées au changement climatique ont perturbé les moyens de subsistance, accru l’insécurité alimentaire et créé des opportunités pour le recrutement extrémiste. Le rapport du renseignement avertit que les futures pressions climatiques pourraient déclencher des déplacements internes à des niveaux qui submergeraient les institutions étatiques et ajouteraient de l’instabilité à un paysage sécuritaire déjà fragile.
Le cinquième risque combine les pressions géopolitiques externes avec la guerre de l’information. La position stratégique de la Somalie sur le corridor de la mer Rouge l’expose aux rivalités entre puissances régionales et mondiales. Le rapport cite la crise diplomatique déclenchée par le mémorandum de 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland signé sans le consentement de Mogadiscio comme un exemple frappant de la façon dont la compétition régionale peut s’intensifier de manière imprévisible. Les analystes du renseignement affirment que cette volatilité menace les routes maritimes dans le golfe d’Aden et le détroit de Bab el Mandeb. Dans le même temps, les campagnes de désinformation ciblant la Somalie et ses partenariats, en particulier les efforts pour dépeindre la présence turque comme purement militaire ou extractive, se propagent rapidement en raison de la faiblesse de l’environnement médiatique local. Ces récits sapent la confiance du public et compliquent la coordination politique.
Bien que l’évaluation du renseignement mentionne des progrès, notamment des améliorations d’infrastructures à Mogadiscio, une coopération sécuritaire qui pourrait renforcer l’armée somalienne d’ici 2030 et de nouvelles opportunités économiques grâce à l’adhésion à la Communauté d’Afrique de l’Est, elle soutient que ces gains restent vulnérables aux cinq risques fondamentaux qui façonnent la trajectoire du pays.
Le rapport conclut par un message sans équivoque pour les décideurs politiques : l’avenir de la Somalie dépend de sa capacité à construire des institutions fonctionnelles, réduire les menaces militantes, gérer les différends politiques, résister aux pressions externes et stabiliser son économie. Sans améliorations dans ces domaines, l’environnement dans lequel la Turquie et la Somalie poursuivent leur partenariat stratégique restera imprévisible et sujet à des crises répétées.
La Turquie a progressivement étendu son empreinte politique, économique et militaire en Somalie depuis la visite du président Recep Tayyip Erdogan à Mogadiscio en 2011. Son engagement couvre la défense, les infrastructures, la santé et l’aide humanitaire avec le camp TURKSOM à Mogadiscio servant de plus grande base militaire d’entraînement turque à l’étranger, ayant formé plus de 15 000 soldats somaliens. Les entreprises turques exploitent également des infrastructures clés, notamment l’aéroport international Aden Adde et le port de Mogadiscio.

Les discussions parlementaires en Turquie ont souligné la nature stratégique de cette relation, avec des responsables comparant l’approche de la Somalie à celle de la Turquie en Syrie : stabiliser d’abord la sécurité, puis ouvrir des opportunités pour les entreprises turques. Les deux pays ont échangé des terrains pour des complexes d’ambassades, la Turquie construisant actuellement une nouvelle ambassade somalienne à Ankara, après avoir construit sa plus grande ambassade à l’étranger à Mogadiscio.
L’aide financière et au développement totale de la Turquie à la Somalie est estimée à plus d’un milliard de dollars, incluant l’aide humanitaire et l’allègement de la dette. Cependant, des rapports des médias turcs ont affirmé qu’une grande partie de cette aide est dirigée vers des entreprises proches d’Erdogan opérant en Somalie, suscitant des critiques selon lesquelles le gouvernement pourrait utiliser son engagement étranger pour bénéficier financièrement à certains intérêts commerciaux nationaux.
Malgré une baisse du commerce bilatéral de 426 millions de dollars en 2023 à 384 millions en 2024, la Turquie reste le premier investisseur étranger en Somalie. Les activités turques ont également suscité des inquiétudes internationales : des enquêteurs de l’ONU en 2022 ont constaté que la Turquie avait fourni des drones armés à la Somalie sans l’approbation de l’ONU, violant potentiellement les sanctions internationales. Les critiques soutiennent que ces développements suggèrent que la présence turque en Somalie pourrait servir à la fois des intérêts stratégiques et politico-économiques domestiques.
Nordic Monitor avait précédemment publié le texte intégral d’un vaste accord sur les hydrocarbures entre la Turquie et la Somalie après sa soumission au Parlement turc pour ratification le 22 avril 2025. La publication du document a fourni le premier aperçu détaillé de la portée, des termes et des intentions stratégiques derrière le partenariat énergétique et de défense approfondi d’Ankara avec Mogadiscio. Selon l’accord, la Turquie a obtenu des privilèges opérationnels et financiers étendus.
Rapport de l’Académie nationale du renseignement sur les relations turco-somaliennes :
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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