Un débat au parlement turc révèle les échecs financiers et commerciaux de la politique africaine d’Ankara
Levent Kenez/Stockholm
Un débat houleux au parlement turc a mis à nu le malaise grandissant autour de la politique africaine d’Ankara, révélant un fossé croissant entre ambitions diplomatiques et réalité économique. La vice-ministre des Affaires étrangères Ayşe Berris Ekinci a subi des pressions soutenues des députés lors d’une session tendue de la commission des Affaires étrangères. Les critiques étaient menées par le président de la commission et ancien vice-président Fuat Oktay, qui a vivement reproché au ministère ses réponses évasives et son manque de données concrètes, exigeant des échéances claires, des objectifs et des résultats mesurables.
Les députés ont interrogé le gouvernement et la vice-ministre Ekinci sur les raisons pour lesquelles le commerce avec les principaux pays africains reste obstinément faible malgré des années d’engagement politique, l’expansion des ambassades et des accords répétés de coopération militaire. La discussion a révélé de vives inquiétudes quant à une approche turque trop centrée sur la coopération militaire, tandis que les liens commerciaux, l’élan d’investissement et les mécanismes financiers restent bien en deçà des attentes.
La réunion du 4 décembre 2025 a été déclenchée par le processus d’approbation de nouveaux accords-cadres militaires avec le Zimbabwe et la Gambie. Mais au lieu de se concentrer uniquement sur les aspects techniques de ces accords, la session s’est transformée en un examen approfondi de toute la stratégie africaine de la Turquie. Les députés de l’opposition ont questionné pourquoi les pays riches en minéraux, ports et besoins en infrastructures n’ont pas engendré une croissance significative du commerce avec la Turquie, surtout comparé à l’empreinte massive de la Chine et d’autres concurrents mondiaux.

Une des tensions majeures de la réunion provenait d’un contraste numérique frappant. Le volume commercial entre la Turquie et le Zimbabwe avoisine les 30 millions de dollars, un chiffre qualifié de négligeable par les députés pour un pays disposant d’immenses réserves de lithium, platine, nickel, chrome et terres rares. Les exportations chinoises vers ce même pays dépassent 1,5 milliard de dollars. Cette disparité est devenue le symbole de ce que de nombreux députés ont décrit comme un échec structurel à transformer la bonne volonté politique en influence économique.
La nature centrée sur la défense des récents accords a intensifié cette frustration. Bien que présentés comme des outils pour établir des bases juridiques à une coopération plus large, plusieurs membres ont argué que ces accords sont devenus des substituts à une stratégie économique globale plutôt que des compléments. L’accent répété sur les programmes de formation, livraisons de véhicules blindés et coopération sécuritaire a été critiqué pour éclipser les partenariats commerciaux, le développement industriel et la planification commerciale à long terme.
La question du financement est apparue comme une des faiblesses les plus criantes de l’engagement africain de la Turquie, lorsque la vice-ministre Ekinci a reconnu sous pression que les entreprises turques peinent souvent à sécuriser les financements nécessaires pour les infrastructures, mines et ports à travers le continent. Ce vide, a-t-elle admis, permet à d’autres acteurs mondiaux mieux financés de dominer les grands projets. La commission a aussi appris que même lorsque les entreprises turques remportent des contrats, le financement provient souvent de banques africaines ou internationales plutôt que d’institutions financières turques, limitant ainsi l’influence stratégique d’Ankara.
Ekinci a aussi concédé que la Turquie dispose bien d’un plan d’action pour l’Afrique mais a admis qu’il s’est révélé insuffisant. Elle a indiqué que ce plan est en cours de révision pour refléter les nouvelles dynamiques mondiales, dont la compétition sur les chaînes d’approvisionnement, la sécurité énergétique et l’accès aux minéraux stratégiques. Les régions critiques impliquant ports et zones minières sont cartographiées pour de potentiels investissements soumis à l’approbation présidentielle.
Le débat a aussi exposé des inquiétudes sur la préparation institutionnelle. Les membres se sont plaints que les responsables arrivent souvent avec des récits diplomatiques vagues mais sans données précises, échéances ou objectifs mesurables. Oktay a vivement critiqué l’absence de feuilles de route actionnables, de modèles de financement définis et d’échéances concrètes, avertissant que le parlement était prié d’approuver des accords-cadres sans aucune analyse d’impact crédible. L’absence de réponses détaillées sur comment la Turquie compte faire passer son commerce africain d’environ 37 à 50 milliards de dollars – objectif annoncé par la présidence – a nourri le scepticisme sur la réaliste atteinte de cet objectif.
Compte-rendu de la discussion parlementaire sur la politique africaine d’Ankara :
La Gambie a fourni un autre cas d’étude révélateur. Le volume commercial turc avec ce pays a progressé ces dernières années, atteignant près de 90 millions de dollars. Mais les députés ont souligné que ce chiffre ne reflète pas l’ampleur de la présence commerciale turque sur place. Les entreprises turques produisent environ la moitié de l’électricité gambienne via des centrales électriques flottantes.
Ce décalage entre investissements et données commerciales a soulevé des questions sur la structuration des profits, la localisation de la valeur ajoutée et les retombées sur le commerce bilatéral. Les critiques ont argué que la Turquie fournit souvent infrastructures et assistance sécuritaire sans récolter de gains proportionnels en exportations, contrats d’approvisionnement ou partenariats industriels. Ce schéma, ont-ils averti, risque de cantonner la Turquie à un rôle de sous-traitant plutôt que de partenaire économique dominant.
Au-delà de l’économie, le débat a abordé la responsabilité politique de la stratégie africaine. Plusieurs députés ont ouvertement questionné si un portefeuille aussi stratégique pouvait continuer à être géré sans responsabilité ministérielle directe devant le parlement. L’incapacité de la vice-ministre à fournir des chiffres précis et des engagements contraignants a suscité une frustration visible, Oktay exigeant à plusieurs reprises des réponses concrètes plutôt que des généralités diplomatiques. La frustration exprimée ne concernait pas seulement des données manquantes mais reflétait un sentiment plus large que la politique africaine manque d’une impulsion politique visible au plus haut niveau, dans un contexte de compétition mondiale accrue.

Les partisans de l’approche actuelle ont défendu l’engagement à long terme de la Turquie en Afrique, soulignant que le commerce est passé d’environ 5 milliards de dollars dans les années 2000 à près de 40 milliards aujourd’hui. Ils soutiennent que le modèle turc diffère fondamentalement des pays qui ne font qu’extraire des ressources, étant basé sur le développement mutuel, la construction d’infrastructures et le renforcement des capacités locales. Ils ont aussi souligné que la présence diplomatique et militaire croissante d’Ankara a aidé à établir la confiance dans des régions où l’influence occidentale a décliné.
Malgré les vives critiques exprimées au parlement, l’engagement africain de la Turquie a aussi enregistré des avancées mesurables ces dernières années.
Les critiques soulignent que si Ankara est souvent associée aux exportations militaires en raison de l’accent mis par le président Erdogan et sa famille sur l’industrie de défense, les relations commerciales se sont développées sur un spectre bien plus large. Le nombre d’ambassades turques sur le continent a quadruplé depuis 2002, passant de 12 à 44, élargissant significativement la portée diplomatique de la Turquie.
Des accords de coopération économique ont été signés avec 50 pays africains, tandis que des traités de promotion et protection des investissements bilatéraux sont en vigueur avec 31 nations, et des conventions de non-double imposition avec 18. La Turquie a aussi conclu des accords de libre-échange avec cinq États africains. Dans ce cadre, le volume commercial total entre la Turquie et l’Afrique a été multiplié par sept, passant d’environ 5,4 milliards de dollars en 2003 à 34,5 milliards fin 2021, puis près de 38 milliards en 2023, les officiels projetant qu’il atteindra 40 milliards cette année et 50 milliards d’ici 2028. Turkish Airlines est devenue la compagnie étrangère avec le réseau africain le plus étendu, desservant plus de 60 destinations dans 42 pays.




