[OPINION] Un demi-siècle en quête de dialogue
Abdülhamit Bilici*
La cérémonie des Prix Rumi pour la Paix et le Dialogue de cette année s’est tenue à la Meridian House de Washington, l’un des plus beaux exemples d’architecture classique européenne aux États-Unis. Construite dans les années 1920 par le célèbre architecte John Russell Pope pour Irwin Boyle Laughlin, ancien ambassadeur américain en Grèce et en Espagne, la maison abrite aujourd’hui le Meridian International Center, un pôle majeur de la diplomatie mondiale.
Organisés chaque année par le Rumi Forum, ces prix récompensent celles et ceux qui consacrent leur existence à promouvoir les idéaux de paix, de démocratie et d’inclusion. Ils honorent des acteurs engagés en faveur du dialogue, de l’éducation, de la justice sociale et du service communautaire.
Il était symbolique qu’un événement centré sur la paix et le dialogue se déroule dans un lieu ayant accueilli pendant des décennies dirigeants mondiaux, diplomates et communautés de cultures diverses, favorisant les échanges autour de la compréhension internationale.
La cérémonie, qui marquait le premier anniversaire de la disparition de Fethullah Gülen, président d’honneur du Rumi Forum et érudit turco-islamique dévoué au dialogue interculturel, intercivilisationnel et interreligieux, revêtait une signification particulière. Dans un monde marqué par le pessimisme, les tensions et les conflits, célébrer celles et ceux qui incarnent l’espoir, la compréhension mutuelle et la paix s’avérait plus nécessaire que jamais. À contre-courant des tragédies médiatiques, la soirée a rassemblé universitaires, leaders religieux, défenseurs des droits humains et acteurs communautaires inspirés par la vision inclusive de Rumi et l’accent mis par le mouvement Hizmet (aussi appelé mouvement Gülen) sur la tolérance, créant une atmosphère profondément réconfortante.

Le Prix du Dialogue 2024 a été remis au professeur John Borelli, historien des religions et théologien de l’université de Georgetown, promoteur infatigable du dialogue interreligieux. L’an dernier, il avait été décerné à l’imam Dr Talib Shareef, figure respectée de Washington incarnant l’inclusion. En 2023, le lauréat était Micah Hendler, musicien juif formé à Yale, fondateur du Jerusalem Youth Chorus réunissant enfants palestiniens et israéliens. Le prix lui avait été remis par Aziz Abu Sarah, Palestinien musulman qui, malgré la perte de son frère pendant l’intifada, s’est engagé encore plus profondément pour la paix.
Une soirée sous le signe de Georgetown
Après l’introduction du professeur Ori Z Soltes, président du Rumi Forum et enseignant à Georgetown, qui a évoqué les messages universels de Rumi et Fethullah Gülen, un autre professeur de l’université a présenté le prix.
Le théologien Leo Lefebure, figure majeure du dialogue interreligieux connu pour son combat contre l’islamophobie post-11 septembre, a décrit Borelli comme « l’un des architectes les plus constants et réfléchis des relations de l’Église catholique avec les autres religions ».
Trois événements marquants en une année
Dans son discours, Borelli a retracé son parcours personnel et l’histoire des relations interreligieuses, citant 1965 comme tournant avec l’assassinat de Malcolm X, la réforme migratoire américaine et la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II. Tout en saluant ce texte pionnier, il en a souligné les limites, comme l’absence de référence au Coran ou à la Shoah.
« Il a ouvert la porte, confia Borelli, mais laissé aux générations futures le soin d’entrer. »
Il a aussi évoqué comment la loi migratoire de 1965 a transformé le paysage religieux américain, poussant l’Église catholique à développer des structures interreligieuses institutionnelles. Après les attentats du 11 septembre, cette coopération s’est intensifiée pour contrer les peurs, avec l’appel clé de Jean-Paul II à la « purification de la mémoire ».
Si la cérémonie célébrait Borelli, elle rendait aussi hommage à Gülen, décédé en octobre 2024 à 83 ans en Pennsylvanie. Les intervenants ont souligné comment sa vision du dialogue et de l’éducation continue d’inspirer le Rumi Forum.
L’héritage de Thomas Michel
Borelli a rendu hommage au prêtre jésuite Thomas Michel, pionnier des relations catholico-musulmanes en Turquie et spécialiste de la tradition soufie. Michel a initié des leaders catholiques au mysticisme islamique inspiré de Rumi et soutenu les premières initiatives de dialogue liées au mouvement Hizmet. Borelli a demandé aux participants de prier pour son ami de 84 ans, gravement malade en Thaïlande.
Des ponts pour la paix
En clôture, İbrahim Anlı, directeur exécutif du Rumi Forum, a salué l’engagement des volontaires du mouvement Hizmet à travers le monde, organisant dîners communautaires et ateliers éducatifs pour promouvoir le dialogue. Alors que les discours populistes divisent les sociétés, a-t-il conclu, ces ponts de respect et de paix n’ont jamais été aussi nécessaires.
*Abdülhamit Bilici est l’ancien rédacteur en chef du quotidien Zaman (fermé), aujourd’hui exilé à Washington.
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Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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