Avertissement : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
[OPINION] L’initiative Öcalan : paix ou calcul politique ?
Adem Yavuz Arslan*
Depuis quatre décennies, le conflit entre l’État turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a façonné le paysage politique et social de la Turquie. Plus de 40 000 personnes ont perdu la vie. Le PKK a oscillé entre lutte armée, négociations politiques et alliances régionales. Son fondateur emprisonné, Abdullah Öcalan, demeure une figure symbolique malgré son isolement dans la prison de l’île d’İmralı depuis 1999.
Dans ce contexte, la décision du Parlement turc la semaine dernière de révéler un résumé filtré par l’État d’une nouvelle rencontre avec Öcalan est frappante. Le gouvernement l’a de nouveau présenté comme le « leader fondateur » du PKK, un revirement soudain clairement motivé par des calculs politiques.
La récente réunion à İmralı a rassemblé trois députés, un du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, un de son allié nationaliste le Parti d’action nationaliste (MHP) et un du Parti pour l’égalité et la démocratie des peuples (DEM), pro-kurde.
Ils se sont rendus sous l’égide de la Commission de solidarité nationale, de fraternité et de démocratie, un organe de 51 membres créé par le Parlement pour gérer les étapes politiques après la décision du PKK de se dissoudre et de déposer les armes, annoncée en mai conformément à un appel d’Öcalan début 2025.
Une voix filtrée depuis İmralı
Le texte a été présenté comme le message personnel d’Öcalan. En réalité, chaque parole venant d’İmralı est contrôlée par l’État. Le Parlement n’a entendu qu’un bref résumé soigneusement sélectionné. Pourtant, la rhétorique rappelait le langage d’Öcalan durant le processus de paix de 2013-2015, qui a échoué. Il a rejeté un État kurde indépendant, le fédéralisme et l’autonomie kurde, prônant plutôt une « nation démocratique » dans le cadre unitaire turc. Il s’est également présenté comme la seule figure capable d’ordonner une désescalade voire de dissoudre le PKK, affirmant que les tentatives précédentes avaient été bloquées par un « sabotage de l’État profond ».
Le nouveau récit : un PKK « dissous »
Ce qui est nouveau, ce n’est pas le ton d’Öcalan mais le cadrage gouvernemental. Le président Recep Tayyip Erdoğan et ses alliés nationalistes ont rehaussé le statut symbolique d’Öcalan tout en diffusant l’affirmation extraordinaire que le PKK, désigné comme organisation terroriste par la Turquie et ses alliés occidentaux, serait en train de s’autodissoudre.
Ce récit suggère que le conflit kurde touche à sa fin sous la direction d’Erdoğan. Pourtant, la réalité sur le terrain pointe dans la direction opposée. La Turquie continue de glisser vers l’autoritarisme. Les politiques kurdes restent derrière les barreaux. Les maires élus sont destitués et remplacés par des administrateurs nommés par l’État. Les médias et institutions culturelles kurdes subissent une pression constante. L’écart entre la rhétorique de paix et la réalité politique se creuse.
L’ambition constitutionnelle d’Erdoğan
Cette contradiction alimente le scepticisme public. Beaucoup pensent que l’objectif réel d’Erdoğan est d’obtenir le soutien kurde au Parlement pour un nouvel amendement constitutionnel. Un tel changement pourrait lui permettre de prolonger sa présidence. Le schéma est familier. Durant le précédent processus de paix, Erdoğan a parlé le langage de la réconciliation tout en renforçant simultanément l’État sécuritaire, en polarisant la société et en construisant le système qui a permis sa domination actuelle.
Un schéma familier d’ingénierie politique
La même dynamique est visible aujourd’hui. Quand les votes kurdes sont nécessaires, Erdoğan montre une ouverture au dialogue. Quand les votes nationalistes comptent, la répression s’intensifie. L’influence d’Öcalan est sélectivement amplifiée, tandis que tous les autres acteurs kurdes sont réduits au silence. Ce qui aurait pu être une négociation démocratique devient un outil d’ingénierie politique.
La vraie question est de savoir pourquoi Erdoğan veut que la voix filtrée d’Öcalan soit projetée en ce moment. Pour de nombreux observateurs, la réponse est claire. Ce n’est pas une initiative de paix relancée. C’est une manœuvre calculée destinée à consolider et prolonger l’emprise d’Erdoğan sur le pouvoir.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que sur les questions liées à la liberté de la presse et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires emblématiques, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Exilé à Washington, il poursuit son journalisme via des plateformes de médias numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
![[OPINION] L’initiative Öcalan : paix ou calcul politique ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2025/12/ocalan-video-1-768x431.jpg)
![[OPINION] Le silence de l’OTAN favorise l’effondrement démocratique de la Turquie](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/nato-ankara-2-1024x576.jpg)
![[OPINION] Kılıçdaroğlu peut-il aider à dégager la voie d’Erdoğan vers un nouveau mandat ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/kemal-kilicdaroglu-1-768x520.jpg)

![[ANALYSE] Le rapport européen sur la Turquie pointe une crise de l’État de droit au-delà du ministre de la Justice](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/european-parliament-2-768x435.jpg)