[OPINION] Du putsch à la répression : comment Erdoğan a utilisé le 15 juillet pour démanteler la démocratie turque
Adem Yavuz Arslan*
Neuf ans après le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, la Turquie n’est plus qu’une démocratie de nom. Autrefois citée en exemple comme un pays à majorité musulmane en voie de démocratisation, la Turquie du président Recep Tayyip Erdoğan est devenue un avertissement sur la manière dont les régimes autoritaires instrumentalisent les traumatismes nationaux pour démanteler les institutions démocratiques et réprimer toute dissidence.
Cette tentative de putsch, dont les origines troubles et les anomalies inexpliquées soulèvent encore plus de questions que de réponses, a été suivie presque immédiatement par une purge sans précédent dans tous les secteurs de la société turque. En quelques mois, plus de 130 000 fonctionnaires et 24 000 officiers militaires ont été licenciés sans procédure régulière. Selon les chiffres officiels, plus de 390 000 personnes ont été interpellées et 113 000 arrêtées depuis la tentative de coup d’État.
Parmi les cibles figuraient : 3 774 juges, 1 314 procureurs, 34 gouverneurs et 154 vice-gouverneurs, 35 inspecteurs du ministère de l’Intérieur, 532 gouverneurs de district, 43 818 policiers (dont 11 043 gradés), 216 généraux, 15 182 officiers supérieurs, 38 888 autres membres des forces armées turques et plus de 258 000 civils issus de tous les milieux.
Notons que le gouvernement refuse de publier des données ventilées par sexe ou par âge, masquant ainsi l’ampleur réelle du bilan humain. Pourtant, les images et témoignages publics racontent une histoire dévastatrice. Selon un récent rapport de l’agence de presse publique Anadolu – ironiquement destiné à justifier la répression – 390 354 personnes ont été interpellées pour leurs liens réels ou supposés avec le mouvement Hizmet, un groupe de la société civile inspiré par les enseignements du savant turco-islamique Fehullah Gülen. Parmi elles figuraient des femmes au foyer, des enfants dès 13 ans et des patients en phase terminale. Au total, 113 837 ont été arrêtées sur la base de ce que les défenseurs des droits humains qualifient d’accusations fabriquées ou fragiles.
La démocratie comme victime
Le président Erdoğan a affirmé que les purges étaient nécessaires pour « protéger la démocratie ». En réalité, elles ont signé son enterrement. L’enquête parlementaire officielle sur la tentative de coup d’État, censée clarifier les événements clés et identifier les responsables, a été mystérieusement mise au placard. Son rapport final n’a jamais été publié, suscitant de vives inquiétudes quant à des conclusions qui contrediraient la version officielle ou révéleraient une complicité étatique. Ce manque de transparence reste l’une des taches les plus sombres de l’héritage post-putsch en Turquie.
L’État de droit aboli
La descente de la Turquie dans l’autoritarisme a été largement documentée par les observateurs indépendants. Freedom House a classé le pays comme « Non libre » dans ses rapports annuels depuis 2018. L’un des effondrements les plus dramatiques s’est produit au sein du pouvoir judiciaire : plus de 4 000 juges et procureurs ont été limogés et remplacés par des loyalistes, transformant les tribunaux en outils politiques.
La Commission européenne a à plusieurs reprises averti que le système judiciaire turc ne répondait plus aux critères d’indépendance requis pour les pays candidats à l’UE. Le gouvernement turc ignore systématiquement les arrêts contraignants de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), y compris ceux ordonnant la libération de politiciens de l’opposition et de leaders de la société civile emprisonnés.
Deux affaires emblématiques sont celles d’Ekrem İmamoğlu, le populaire maire d’Istanbul, et de Selahattin Demirtaş, ancien co-président du Parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde. Tous deux ont fait l’objet de poursuites politiques visant à neutraliser les rivaux électoraux d’Erdoğan.
Les garanties juridiques fondamentales ont pratiquement disparu. Les personnes sont placées en détention provisoire pendant des mois ou des années sans procès, souvent sur la base de dénonciations anonymes ou de preuves ténues de « lien ». Parmi les exemples figurent l’utilisation d’une application de messagerie (ByLock), des dépôts bancaires dans des institutions affiliées au mouvement Gülen ou la possession de certains livres.
La liberté de la presse écrasée
Le pluralisme médiatique, autrefois caractéristique de l’ère réformiste turque, a été décimé. Selon Reporters sans frontières, la Turquie, longtemps classée parmi les pires geôliers de journalistes au monde, occupe la 159e place sur 180 pays dans son classement 2025 de la liberté de la presse, entre le Pakistan et le Venezuela. Près de 170 médias ont été fermés après la tentative de coup d’État.
Les journalistes critiques envers le régime ont été accusés de terrorisme pour leurs reportages. Les enquêtes sur la corruption, les droits des minorités et les abus gouvernementaux ont disparu des médias grand public, remplacés par un paysage dominé par des reportages élogieux sur les conglomérats pro-gouvernementaux. L’autocensure n’est pas une exception en Turquie, c’est la règle.
La liberté académique anéantie
La répression n’a pas épargné les universités turques, autrefois considérées comme des espaces vibrants de pensée critique et d’innovation. Au moins 5 800 universitaires ont été purges après le 15 juillet, certains pour avoir signé une pétition pour la paix critiquant les opérations militaires dans les régions kurdes.
Les universités sont passées sous contrôle étatique direct, les recteurs étant désormais nommés par décret présidentiel. Les manifestations étudiantes ont été réprimées par des interpellations massives, notamment dans des institutions prestigieuses comme l’université du Bosphore. Le résultat a été une fuite massive des cerveaux, alors que des milliers d’universitaires et de professionnels cherchent refuge à l’étranger. Les conséquences sur le capital intellectuel turc se feront sentir pendant des générations.
Une menace fabriquée
Le gouvernement Erdoğan continue de qualifier le mouvement Hizmet de « FETÖ », son appellation officielle pour le groupe qu’il accuse d’avoir orchestré le putsch de 2016, utilisant cette étiquette pour justifier sa répression généralisée depuis neuf ans. Cependant, les observateurs indépendants, journalistes et anciens responsables turcs remettent depuis longtemps en question à la fois l’exactitude de cette qualification terroriste et le rôle supposé du mouvement dans le coup d’État, arguant que Hizmet fonctionnait principalement comme un réseau civique et spirituel.
Certains suggèrent que le gouvernement aurait laissé le coup d’État se dérouler, voire manipulé des éléments de l’armée, pour créer le prétexte d’une purge massive et d’une refonte constitutionnelle.
Ce scepticisme est partagé jusque dans les cercles de la politique étrangère américaine. Dans ses mémoires, l’ancien directeur de la CIA et secrétaire d’État Mike Pompeo qualifie les événements du 15 juillet de « prétendu coup d’État », exprimant des doutes sur leur spontanéité.
Dans les années qui ont suivi, Erdoğan a étendu la répression à presque tous les segments de la société d’opposition : laïcs, gauche, Kurdes, libéraux et même d’anciens alliés au sein du mouvement conservateur. L’état d’urgence, initialement imposé pour trois mois, a été prolongé pendant deux ans, et nombre de ses pouvoirs extraordinaires ont été intégrés de manière permanente dans la loi turque par le Cabinet, contournant le parlement.
Les actions que la communauté internationale devrait entreprendre
Malgré l’ampleur de la répression, de nombreuses démocraties occidentales sont restées silencieuses ou complices, plus préoccupées par les accords sur les réfugiés, les ventes d’armes et la cohésion de l’OTAN que par la démocratie ou les droits humains. Mais cette politique d’apaisement n’a fait qu’encourager Erdoğan.
Il est temps d’avoir une réévaluation principielle. Les droits humains ne doivent pas être échangés contre des intérêts à court terme. Des sanctions ciblées, une aide conditionnelle et des mécanismes juridiques internationaux doivent être utilisés pour pousser le gouvernement turc à se conformer aux normes internationales. L’application des arrêts de la CEDH, les rapports de l’OSCE et les mécanismes de l’ONU doivent être renforcés. Le peuple turc mérite mieux : un avenir où les juges sont impartiaux, les journalistes libres, les universités indépendantes et les dirigeants responsables, pas idolâtrés.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que des questions plus larges liées à la liberté des médias et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires très médiatisées, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Vivant actuellement en exil à Washington, il poursuit son journalisme à travers des plateformes de médias numériques, notamment sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
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