[OPINION] Clics, code et contrôle : Comment le journalisme est étouffé
Tarık Toros*
À travers le monde, les valeurs morales fondamentales, les principes qui ont assuré la cohésion sociale pendant des siècles, sont systématiquement sapés.
Pourtant, les schémas historiques suggèrent que les sociétés finissent par revenir à des valeurs éprouvées et à des principes partagés. Les périodes d’instabilité ont parfois renforcé l’engagement à long terme en faveur de la coexistence, de la justice et de l’ordre démocratique.
Les normes sociales et les paysages idéologiques évoluent. Mais certains principes demeurent immuables.
Lorsqu’une personne donne sa parole, on attend d’elle qu’elle la tienne. La cohérence entre les actions et les déclarations reflète l’intégrité personnelle. La dignité et le respect restent essentiels pour bâtir la confiance, tant au niveau individuel qu’institutionnel.
À l’inverse, la trahison, la manipulation, la cruauté, le racisme et la haine érodent non seulement les relations personnelles mais aussi les fondements de la vie publique. Ces valeurs, ou leur absence, façonnent les États et leur gouvernance.
Cela soulève une question cruciale : Quelle réponse est appropriée lorsque ces principes sont délibérément déformés, instrumentalisés ou sacrifiés pour consolider les structures de pouvoir ?
Dans de nombreuses sociétés, la dissidence est détournée vers des cibles commodes, tandis que les abus systémiques des détenteurs du pouvoir sont accueillis par le silence. Cette dynamique ne reflète ni une opposition authentique ni un engagement démocratique, mais plutôt une complicité.
À travers l’histoire, quel que soit le système de gouvernance d’une nation, une constante demeure : les détenteurs du pouvoir craignent inévitablement la mobilisation publique. Ils déploient la police, les services de renseignement et les mécanismes juridiques pour réprimer l’opposition. Ils manipulent les récits publics par le biais des médias alignés sur l’État.
Pourtant, malgré ces efforts, le contrôle total reste insaisissable.
Lorsque l’inquiétude publique atteint une masse critique, même les dirigeants autoritaires sont contraints de réagir. Ils simulent le dialogue, promettent des réformes, ajustent la législation si nécessaire, le tout étant conçu pour contenir la dissidence sans renoncer au contrôle.
Parfois, les tensions internes obligent les gouvernements à sacrifier des boucs émissaires, des gestes symboliques pour détourner la pression tout en maintenant leur orientation stratégique. L’objectif global reste inchangé.
Cette dynamique a été saisie par l’écrivain turc Ahmet Altan dans un discours prononcé à Leipzig en 2009 : « Comme tous les êtres vivants, les humains sont violents. »
Mais nous avons deux qualités qui nous distinguent. Premièrement, nous ajoutons notre esprit et notre conscience à cette violence, transformant la cruauté innocente de la nature en quelque chose de plus sombre, de pécheur. Deuxièmement, nous portons une force qui s’oppose directement à cela. Nous avons une pulsion pour protéger les faibles et nous opposer à l’injustice.
Nous appelons cette force la conscience. Toute notre vie, toute notre identité, tout notre être sont façonnés par une question simple : « Quelle partie de nous-mêmes choisissons-nous de cultiver ? »
L’intégrité des individus comme des sociétés dépend moins de la rhétorique que du choix constant de développer cette dimension éthique et protectrice. Ce choix n’est pas unique, il se répète quotidiennement, façonnant la gouvernance, les institutions et la vie publique.
L’érosion des principes démocratiques aujourd’hui coïncide avec la transformation rapide des espaces numériques, en particulier d’Internet.
Pour de nombreux journalistes, Internet reste le dernier espace viable pour la libre expression, une plateforme pour diffuser des informations et tenir les pouvoirs en compte.
Dans un environnement où les places publiques traditionnelles sont surveillées ou réprimées, un seul post sur les réseaux sociaux peut surpasser les manifestations physiques en portée et en influence.
Les plateformes numériques offrent l’immédiateté, une diffusion étendue et une réponse publique mesurable. Cela explique pourquoi les régimes autoritaires cherchent de plus en plus à contrôler les espaces en ligne. L’Internet qui a défini la connectivité mondiale au cours des trois dernières décennies disparaît rapidement.
Les moteurs de recherche traditionnels sont remplacés par des outils alimentés par l’IA. Les algorithmes régulent désormais la visibilité, déterminant quel contenu est amplifié et ce qui disparaît effectivement du discours public. De nombreux journalistes et éditeurs indépendants rapportent un schéma similaire : « Mes posts atteignaient autrefois des centaines de milliers de personnes. Maintenant, j’ai de la chance s’ils atteignent un millier. »
Ce n’est pas seulement anecdotique. Cela signale une menace structurelle pour la liberté de la presse et la démocratie. Le déclin du trafic organique sape les revenus des médias indépendants, limitant la production de reportages d’investigation. À mesure que les ressources diminuent, les histoires critiques ne sont pas racontées, affaiblissant les piliers de la responsabilité démocratique.
Les technologies d’IA exacerbent cette crise en extrayant et en reproduisant le contenu des médias sans attribution. Le trafic, la visibilité et les avantages financiers profitent de manière disproportionnée aux grandes entreprises technologiques comme Google plutôt qu’aux journalistes qui produisent un travail original.
L’impact est visible même parmi les grandes organisations médiatiques. Le Mail Online du Royaume-Uni a récemment rapporté une baisse de 50 % du trafic sur son site. Pour les petites plateformes d’information indépendantes, en particulier celles qui exposent la corruption ou les abus, les conséquences sont existentielles.
Si Google et Meta ont établi des accords de licence avec certaines grandes entités médiatiques, les petits médias, souvent ceux qui rendent compte à la base ou révèlent des injustices locales, sont exclus de ces arrangements. Leur portée numérique diminue et leur viabilité financière se détériore.
Cette situation exige des stratégies de réponse coordonnées.
Les journalistes, les organisations médiatiques et les défenseurs doivent collaborer pour développer des cadres protecteurs qui assurent la survie du journalisme indépendant.
L’action collective, les ressources partagées et les mécanismes de soutien durable sont essentiels pour empêcher les petites voix critiques de disparaître complètement du paysage médiatique. À l’heure actuelle, ces efforts restent fragmentés et insuffisants.
Sans intervention, Internet risque de devenir un écosystème dominé par un contenu homogénéisé et piloté par des algorithmes, une réalité incompatible avec la liberté de la presse et la résilience démocratique.
Mais malgré ces tendances, je crois toujours ceci :
L’humanité a toujours trouvé un chemin vers les valeurs fondamentales, même si ce chemin est rarement linéaire et souvent douloureux. La conscience reste la plus noble rébellion que nous ayons jamais formée contre la cruauté, contre l’injustice, contre les parties les plus sombres de la nature humaine. Et ce qui nous sépare des animaux n’est pas seulement la raison, c’est la façon dont nous choisissons de l’utiliser.
Ce choix, de protéger, de parler, de résister, est toujours le nôtre.
*Tarık Toros est un journaliste et commentateur politique bien connu vivant actuellement en exil au Royaume-Uni. Il était auparavant rédacteur en chef de Bugün TV, qui a été saisi par le gouvernement turc en 2015 puis fermé. Toros a cofondé MoonStar TV, une plateforme YouTube dédiée à fournir un journalisme indépendant aux publics turcophones. À travers sa chaîne personnelle et d’autres plateformes, il analyse les développements politiques, la gouvernance et les questions sociales en Turquie.
![[OPINION] Clics, code et contrôle : Comment le journalisme est étouffé](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2025/07/fake-news-1024x684.jpg)
![[OPINION] Le silence de l’OTAN favorise l’effondrement démocratique de la Turquie](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/nato-ankara-2-1024x576.jpg)
![[OPINION] Kılıçdaroğlu peut-il aider à dégager la voie d’Erdoğan vers un nouveau mandat ?](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/kemal-kilicdaroglu-1-768x520.jpg)

![[ANALYSE] Le rapport européen sur la Turquie pointe une crise de l’État de droit au-delà du ministre de la Justice](https://wp.bosphorama.fr/wp-content/uploads/2026/06/european-parliament-2-768x435.jpg)