Les combats à Alep envoient des ondes de choc dans la fragile initiative de paix de la Turquie avec les militants kurdes
Une recrudescence des combats dans la ville syrienne d’Alep déborde sur la politique turque, durcissant les discours et soulevant de nouvelles questions sur la survie d’une voie de paix avec les militants kurdes face à une crise régionale que Ankara présente comme une menace à sa sécurité nationale.
Les derniers affrontements ont commencé le 6 janvier dans les quartiers à majorité kurde d’Alep, où les forces gouvernementales syriennes et les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes se sont battues pendant des jours avant que les combattants kurdes ne se retirent dans le cadre d’un accord plaçant ces districts sous contrôle gouvernemental. Au moins 23 personnes ont été tuées et plus de 150 000 déplacées, selon Reuters.
Mardi, le conflit semblait s’étendre. Les médias publics syriens ont publié un communiqué de l’armée déclarant une vaste zone à l’est d’Alep « zone militaire fermée » et ordonnant aux groupes armés de se retirer sur la rive est de l’Euphrate. L’armée syrienne et les FDS s’accusent mutuellement de frappes de drones et de bombardements dans la région.
Cette escalade préoccupe la Turquie car les FDS sont dominées par une milice kurde, les Unités de protection du peuple (YPG), qu’Ankara accuse d’être liée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le groupe ayant combattu l’État turc pendant des décennies et désigné comme « organisation terroriste » par la Turquie et ses alliés occidentaux.
Le gouvernement turc soutient publiquement les autorités intérimaires syriennes dans leur tentative d’étendre leur contrôle sur le pays. Les responsables turcs ont décrit l’opération d’Alep comme une lutte contre le terrorisme et ont exhorté les FDS à s’intégrer aux structures étatiques conformément à un accord conclu en mars entre Damas et cette force kurde.
En Turquie, les violences à Alep constituent un nouveau test pour une délicate initiative de paix lancée après que le leader emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, a appelé en février 2025 le groupe à déposer les armes et à se dissoudre comme étape vers la paix.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan, s’exprimant lors d’une réunion de son Parti de la justice et du développement (AKP), a mis en garde contre les provocations pouvant nuire à l’unité turco-arabo-kurde. Il a qualifié les milices kurdes syriennes d' »interlocuteur légitime » de l’État syrien, tout en présentant les affrontements d’Alep comme une « opportunité historique » d’intégrer les FDS à l’État syrien.
Son allié clé, Devlet Bahçeli, leader du Parti d’action nationaliste (MHP), a adopté un ton différent. Il a directement ciblé le commandant des FDS Mazloum Abdi, le qualifiant de « pro-sioniste » et de « marionnette d’Israël ».
Bahçeli a insisté sur le fait que l’appel d’Öcalan inclut les groupes armés kurdes en Syrie, tout en rejetant les appels aux négociations des Kurdes syriens et en affirmant qu’aucun compromis n’est possible avec ce qu’il appelle les « FDS terroristes ».
De l’autre côté, le principal parti pro-kurde de Turquie, le Parti pour l’égalité et la démocratie des peuples (DEM), accuse Ankara d’attiser le conflit en Syrie et de compromettre toute chance de paix durable dans le pays. Son leader Tuncer Bakırhan estime que les attaques contre les quartiers kurdes d’Alep risquent de saper la confiance du public dans le discours de paix turc.
Le Parti DEM a présenté les affrontements d’Alep comme une attaque de Damas contre les Kurdes, la comparant à l’attaque de 1988 contre Halabja ordonnée par Saddam Hussein qui avait tué des milliers de civils kurdes.
Une déclaration de l’Union des communautés du Kurdistan, un groupe parapluie lié au PKK, a formulé le même argument plus crûment. Elle affirme que les attaques contre les quartiers kurdes d’Alep « remettent en question » le cessez-le-feu entre le mouvement et la Turquie ainsi que les efforts de paix, avertissant que ces violences pourraient justifier un durcissement en Turquie.
Le parti au pouvoir turc présente les violences d’Alep comme une tentative délibérée des combattants kurdes de faire dérailler la volonté turque d’un pays « libéré du terrorisme ». Le porte-parole de l’AKP Ömer Çelik a déclaré que les attaques des FDS et l’opération ultérieure à Alep visaient à saboter cet objectif.
Ces récits concurrents se déploient alors que les Syriens tentent de panser leurs plaies après les combats à Alep. Des centaines de résidents déplacés ont commencé à retourner dans des quartiers comme Sheikh Maqsoud, Ashrafieh et Bani Zeid après le retour sous contrôle gouvernemental. Les forces de sécurité patrouillent pendant que les équipes désamorcent les explosifs et déblaient les décombres, malgré des tensions persistantes et des renforts déployés à l’est de la ville.
Dans le nord-est de la Syrie, l’opération d’Alep a alimenté colère et crainte parmi les Kurdes qui doutent que Damas protège leurs droits. Des milliers de personnes ont manifesté mardi à Qamishli, associant Damas et Ankara à la répression et exprimant des doutes sur le nouveau leadership syrien.
Pour la Turquie, ces combats surviennent à un moment où militants kurdes et Ankara tentent de façonner les attentes sur ce que signifierait une paix durable. Ankara insiste qu’elle ne tolérera pas une présence armée kurde le long de sa frontière et mène depuis longtemps des opérations transfrontalières dans le nord de la Syrie. Dans le même temps, le gouvernement a montré son soutien à des mesures réduisant la violence dans le pays, à condition que les militants kurdes déposent les armes.
Le risque est désormais que les développements militaires en Syrie influencent les décisions politiques en Turquie. Les acteurs liés aux Kurdes affirment que l’opération d’Alep montre que les promesses de dialogue peuvent s’accompagner de force, rendant plus difficile la vente du compromis aux communautés kurdes. Les nationalistes soutiennent l’inverse – que toute flexibilité invite à la pression et que les forces kurdes syriennes doivent être traitées comme faisant partie de la même menace.




