La Turquie plonge à la 163e place du classement RSF sur la liberté de la presse dans un contexte d’autoritarisme croissant
La Turquie est tombée à la 163e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 publié par Reporters sans frontières (RSF) jeudi, contre la 159e en 2025, alors que l’organisation alerte sur l’aggravation de l’autoritarisme et la menace grandissante pesant sur le pluralisme médiatique dans le pays.
Ce classement place la Turquie parmi les nations où l’environnement médiatique est le plus restrictif, derrière le Venezuela (159e), Cuba (160e), le Soudan (161e) et l’Irak (162e), et juste devant le Yémen (164e), la Biélorussie (165e) et le Myanmar (166e).
Le score global de la Turquie a chuté à 27,94 contre 29,40 l’année précédente, reflétant une détérioration sur de multiples indicateurs, incluant la pression politique, les contraintes économiques et la sécurité des journalistes.
RSF affirme que « tous les moyens sont employés pour réduire au silence les critiques » en Turquie, décrivant un paysage médiatique où environ 90% des organes nationaux sont sous contrôle direct ou indirect du gouvernement.
Le rapport note que les audiences se tournent de plus en plus vers un nombre limité de médias indépendants et critiques, dont Now TV, Halk TV, Tele1 et Sözcü, ainsi que des plateformes internationales comme BBC Turkish, Deutsche Welle Turkish et Voice of America Turkish, fermée en mai 2025 après des coupes budgétaires américaines.
L’indicateur politique reste parmi les plus faibles (163e), RSF soulignant que violences et arrestations massives sont devenues monnaie courante contre les journalistes couvrant les manifestations depuis les élections de 2023 qui ont vu Recep Tayyip Erdoğan réélu.
Après l’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu – considéré comme le principal rival politique d’Erdoğan – des protestations massives ont éclaté dans tout le pays.
İmamoğlu a été arrêté pour corruption dans une affaire que ses soutiens jugent politiquement motivée, visant à l’écarter avant les législatives de 2028.
Les journalistes couvrant ces manifestations ont subi de fortes pressions : au moins 11 interpellés lors de raids matinaux et 12 agressés par la police le 23 mars 2025, jour de la mise en détention provisoire d’İmamoğlu.
Les autorités ont également imposé de sévères restrictions médiatiques sur ces événements.
RSF dénonce aussi une censure généralisée d’internet, des poursuites judiciaires contre les médias critiques et une instrumentalisation du système judiciaire.
Sur le plan juridique (159e), le rapport souligne l’usage fréquent d’accusations comme « désinformation », « insulte au président » ou « dénigrement des institutions étatiques » pour poursuivre les journalistes.
Les cas récents illustrent cette tendance : le journaliste Furkan Karabay a passé plus de 100 jours en détention provisoire l’an dernier pour des posts sur les réseaux sociaux jugés insultants envers des responsables publics, tandis que le célèbre journaliste Fatih Altaylı a été emprisonné pour des remarques sur des événements historiques qualifiées de « menace contre le président ».
Les journalistes étrangers sont aussi visés. Le Suédois Joakim Medin a été arrêté à Istanbul alors qu’il couvrait les manifestations pour İmamoğlu, accusé d' »appartenance à une organisation terroriste » et d' »insulte au président ». Il a été libéré après un mois de détention.
Le correspondant de la BBC Mark Lowen a été détenu 17 heures puis expulsé pour « menace à l’ordre public ».
L’article controversé 217/A du Code pénal turc (loi sur la désinformation), entré en vigueur en octobre 2022, est largement utilisé dans ces affaires. Au moins 83 journalistes ont été poursuivis dans 114 cas distincts pour « propagation de fausses nouvelles ».
Cette semaine, 25 organisations internationales de défense de la presse ont condamné l’usage intensifié de cette loi en Turquie, exigeant son abrogation et la libération immédiate des personnes détenues.
Elles citent plusieurs cas récents dont l’arrestation en février du journaliste Alican Uludağ pour « désinformation » et « insulte au président », et celles en mars de Bilal Özcan pour son enquête sur la mort d’un influenceur et d’İsmail Arı pour son reportage sur des malversations financières présumées dans des fondations publiques.
RSF relève aussi une intensification des pressions économiques sur les médias indépendants, avec un usage discriminatoire des subventions et publicités d’État favorisant les organes pro-gouvernementaux.
Des institutions comme l’Agence de publicité de la presse (BİK) et le Conseil supérieur de la radio-télévision (RTÜK) sont décrites comme des outils clés de cette pression financière via des coupes publicitaires et amendes.
De nombreux journaux turcs dépendent fortement des revenus publicitaires alloués par la BİK, surtout hors des grands conglomerats médiatiques.
Les médias d’opposition subissent fréquemment des sanctions du RTÜK, qui peut restreindre leurs programmes. Son conseil d’administration est nommé proportionnellement à la représentation parlementaire, donnant un poids décisif au parti au pouvoir (AKP).
L’indicateur social turc chute à la 162e place, reflétant une polarisation croissante et des pressions accrues sur les journalistes, selon RSF. Cette catégorie évalue l’impact des attitudes sociales et du discours public sur la liberté de la presse, incluant l’hostilité envers les reporters, les procès pour « insulte » et le harcèlement en ligne, particulièrement envers les femmes journalistes.
L’indicateur de sécurité se détériore aussi (159e contre 149e en 2025), RSF signalant que les journalistes couvrant les manifestations anti-gouvernementales sont fréquemment pris pour cibles par les forces de l’ordre et menacés par des groupes ultranationalistes.
RSF affirme que les membres du Parti d’action nationaliste (MHP), allié de l’AKP, « n’hésitent pas à menacer les journalistes qui osent aborder des sujets gênants ».
Au niveau mondial, RSF estime que la liberté de la presse a atteint son niveau le plus bas en 25 ans, avec plus de la moitié des pays classés en situation « difficile » ou « très grave ».
La Norvège arrive en tête pour la 10e année consécutive, suivie des Pays-Bas et de l’Estonie, tandis que la Chine, la Corée du Nord et l’Érythrée ferment la marche.
« Jusqu’à quand tolérerons-nous l’asphyxie du journalisme, l’obstruction systématique des reporters et l’érosion continue de la liberté de la presse ? » s’interroge Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF, accusant les régimes autoritaires, acteurs politiques et pressions économiques d’être « directement et massivement responsables » de cette tendance.
Elle appelle à renforcer la protection des journalistes et à mettre fin à la criminalisation du journalisme.
La Turquie figure régulièrement parmi les pays les plus mal classés ces dernières années, confirmant ce que les défenseurs des droits décrivent comme un déclin persistant de la liberté de la presse, marqué par des arrestations, poursuites et pressions accrues sur le journalisme indépendant.
Dans le premier classement RSF publié en 2002 – année où l’AKP est arrivé au pouvoir – la Turquie occupait la 100e place sur 139 pays, chutant à la 151e en 2016, 155e en 2017, 157e en 2018 et 2019, 154e en 2020 et 153e en 2021.
Son pire score remonte à 2023, où elle s’était classée 165e sur 180 pays.
Le score du Classement mondial de la liberté de la presse s’échelonne de 0 à 100, 100 représentant le niveau optimal. RSF évalue les pays sur cinq indicateurs – contexte politique, cadre légal, conditions économiques, pressions socioculturelles et sécurité des journalistes – contribuant équitablement au score final. La Turquie est classée dans la catégorie « très grave », le niveau le plus bas de l’échelle RSF.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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