La Turquie examine 638 meurtres non résolus dans un contexte de critiques sur la justice sélective
Le ministre turc de la Justice a annoncé l’examen de 638 dossiers de meurtres non résolus dans 75 provinces, une initiative intervenant alors que le système judiciaire du pays est critiqué pour son impunité, ses enquêtes au point mort et l’utilisation sélective du droit pénal.
Le ministre Akın Gürlek a précisé que cette révision concernait 693 victimes et serait menée par une nouvelle unité placée sous la Direction générale des affaires criminelles du ministère de la Justice.
Gürlek a indiqué que cette unité, baptisée Département d’enquête sur les crimes non résolus, avait été créée pour examiner les meurtres non élucidés et identifier les lacunes des enquêtes passées. Il a souligné que les cas impliquant des femmes et des enfants seraient prioritaires.
Cette annonce fait suite aux déclarations de Gürlek sur CNN Türk le 21 avril, où il avait qualifié certains dossiers d' »atteintes à la société », citant notamment les disparitions de Gülistan Doku et Rojin Kabaş.
Doku, une étudiante universitaire, avait disparu en janvier 2020 dans la province orientale de Tunceli. Son cas est devenu le symbole de la méfiance du public envers le système judiciaire turc après des années de stagnation et des plaintes répétées de sa famille sur le manque d’urgence dans l’enquête.
Gürlek a révélé que de nouveaux éléments étaient apparus en 2025, dont le témoignage d’un témoin secret. Selon lui, ce récit corrobore d’autres preuves et les autorités tentent de localiser les restes de Doku ainsi qu’une arme qui y serait enterrée.
Le ministre a précisé que le ministère ne menait pas directement l’enquête, celle-ci restant du ressort des procureurs. Son équipe ne fournirait qu’un soutien technique.
Il a également annoncé qu’un mandat d’arrêt international et une demande d’extradition avaient été émis contre Umut Altaş, présenté comme un ami de Doku ayant légalement voyagé aux États-Unis pour y résider.
Cette révision s’inscrit dans un contexte d’effondrement généralisé de la confiance envers le système judiciaire turc. Les critiques dénoncent sa mise sous tutelle exécutive depuis le coup d’État avorté de 2016, suivi d’une purge ayant conduit au renvoi ou à l’arrestation de milliers de juges, procureurs, policiers et fonctionnaires.
Le débat sur les affaires non résolues s’est intensifié après plusieurs enquêtes très médiatisées, critiquées pour leurs lacunes, leur mauvaise gestion des preuves et des allégations d’étouffement.
Un documentaire du média numérique 140journos, diffusé le 11 avril et intitulé « Şeytantepe », a examiné l’enquête sur le meurtre de Narin Güran, 8 ans, dont le corps fut retrouvé dans une rivière de Diyarbakır en 2024 après 19 jours de disparition. Le film pointe des incohérences dans l’enquête et l’influence des médias sur l’opinion publique avant même le procès. Il a dépassé 1,6 million de vues sur YouTube.
En décembre, un tribunal de Diyarbakır a condamné trois proches de Narin à la prison à perpétuité, sans établir de motif clair ni désigner le meurtrier, suscitant des critiques d’experts juridiques et du public.
Gürlek a également évoqué des enquêtes politiquement sensibles, comme celle visant l’ancien maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, figure de l’opposition destituée après son arrestation. Le ministre a annoncé qu’un acte d’accusation contre 407 prévenus avait été préparé.
Il a rejeté les accusations de ciblage sélectif des municipalités du CHP (Parti républicain du peuple), tout en affirmant : « L’absence d’opération contre les municipalités de l’AKP ne signifie pas qu’il n’y en aura pas ».
Selon un sondage GÜNDEMAR de mars, seuls 36% des Turcs déclarent faire confiance à leur justice. Cette enquête menée auprès de 2200 personnes dans 60 provinces révèle une défiance généralisée envers les institutions garantes de l’État de droit.
Les indicateurs internationaux confirment ces préoccupations. La Turquie occupe le 118e rang sur 143 pays dans l’indice 2025 de l’État de droit (World Justice Project), en net recul depuis 2015 où elle figurait au 80e rang. Cette chute s’est accélérée après le putsch raté de juillet 2016, avec une perte de 19 places en un an.
Les critiques dénoncent depuis longtemps le traitement partial des dossiers sensibles et l’influence des pressions politiques sur l’action judiciaire.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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