La Turquie arrête les filles de prisonniers liés au mouvement Gülen pour une aide aux études en Allemagne
Les points importants
- Arrestations ciblées : Deux étudiantes arrêtées à l’aube en Turquie parce que leurs pères sont emprisonnés pour des liens présumés avec le mouvement Gülen.
- Aide aux études criminalisée : Les procureurs utilisent le soutien financier pour étudier en Allemagne comme preuve d’« appartenance à une organisation terroriste ».
- Guilt by association : L’ONU dénonce une criminalisation des liens familiaux et sociaux, sans preuve de violence ou d’intention violente.
La police turque a arrêté vendredi deux femmes dont les pères sont emprisonnés dans le cadre de la répression gouvernementale contre le mouvement Gülen, après que des procureurs ont cité l’aide qu’elles ont reçue pour étudier en Allemagne comme élément d’une enquête pour terrorisme.
Le président Recep Tayyip Erdoğan a commencé à cibler le mouvement Gülen, inspiré par le défunt érudit islamique Fethullah Gülen, après des enquêtes pour corruption en décembre 2013 qui l’ont impliqué, lui, des membres de sa famille et son cercle rapproché. Il a rejeté ces enquêtes comme un complot de sympathisants du mouvement Gülen.
Le gouvernement d’Erdoğan a désigné le mouvement comme une « Organisation terroriste » en mai 2016 et a intensifié la répression après une tentative de coup d’État en juillet de la même année. Le mouvement nie toute implication dans le putsch avorté ou toute activité terroriste. D’autres gouvernements et les grandes instances internationales ne reconnaissent pas le mouvement comme une organisation terroriste.
Esma Batmaz a été arrêtée à Istanbul et Hilal Köseoğlu dans la province sud-ouest de Muğla lors de raids vers 5 h 40 du matin. Les procureurs ont émis des mandats d’arrêt contre Yakup Aykın, qui vit à l’étranger depuis 2016, et Sami Yılmaz, qui a quitté la Turquie en juillet, selon l’agence de presse publique Anadolu.
L’enquête a été menée avec les unités antiterroristes et de renseignement de la police et l’Organisation nationale du renseignement (MİT), a indiqué le parquet général d’Istanbul.
Les procureurs ont accusé Aykın, qui vit à Mannheim, en Allemagne, d’avoir organisé des études en Allemagne pour des enfants de personnes poursuivies ou emprisonnées pour des présumés liens avec le mouvement Gülen, par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil en éducation. Ils l’ont également accusé de transmettre des informations entre des prisonniers et des personnes à l’étranger.
Le communiqué du parquet mentionnait Batmaz, Köseoğlu et Yılmaz, identifiés uniquement par leurs initiales, comme des étudiantes ayant bénéficié de cette aide éducative. Il ne citait aucun acte de Batmaz ou Köseoğlu en dehors du fait d’avoir reçu cette aide et ne précisait pas de quel délit les deux femmes sont soupçonnées.
La police a saisi du matériel numérique lors de perquisitions à Istanbul et Muğla, selon Anadolu. On ne savait pas si les femmes avaient été interrogées ou avaient eu accès à des avocats.
Le parquet a décrit les deux détenues par l’intermédiaire de leurs pères.
Le père d’Esma Batmaz, Kemal Batmaz, figurait parmi les civils condamnés lors du procès de la base aérienne d’Akıncı concernant la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. La plus haute cour d’appel de Turquie a confirmé sa condamnation en 2023. Batmaz a nié avoir participé au coup d’État.
Le père de Hilal Köseoğlu, l’ancien juge Bilal Köseoğlu, purge une peine de huit ans de prison après avoir été reconnu coupable d’« appartenance à une organisation terroriste ». Il a été révoqué de la magistrature par un décret-loi d’urgence après le putsch avorté.
Aide et liens familiaux utilisés dans les affaires de terrorisme
Cette opération fait suite à des années d’enquêtes au cours desquelles les procureurs turcs ont traité l’aide aux personnes touchées par la répression du mouvement Gülen comme une preuve d’activité liée au terrorisme.
Un tribunal a condamné en janvier un homme à sept ans et demi de prison après que les procureurs l’eurent accusé d’avoir transféré environ 62 000 lires, alors d’une valeur de 1 430 dollars, à des familles de prisonniers et de fonctionnaires révoqués.
La police a arrêté en avril 42 personnes, dont la plupart étaient des femmes, pour une aide distribuée pendant le Ramadan aux familles touchées par la purge post-coup de 2016. Une opération nationale en 2022 a conduit à l’arrestation d’au moins 599 personnes accusées d’avoir reçu ou distribué des dons, de la nourriture et d’autres aides.
Des experts des Nations unies ont averti dans une communication d’octobre 2025 que la Turquie criminalisait des comportements légaux de la part d’étudiants et de personnes ayant des liens familiaux ou sociaux avec le mouvement. Ils ont déclaré que les relations familiales, les études à l’étranger, les choix scolaires et les transferts de fonds de routine étaient traités comme des preuves de culpabilité sans preuve de violence ou de soutien à une attaque.
Les experts ont décrit cette approche comme une culpabilité par association, qui entre en conflit avec le principe de responsabilité individuelle. Ils ont également averti que les lois antiterroristes turques permettent la « détention provisoire » sans preuve d’intention violente, d’incitation ou de soutien opérationnel.
Plus de 130 000 fonctionnaires ont été révoqués par des décrets-lois d’urgence après la tentative de coup d’État de 2016. Ces mesures n’ont été soumises à aucun contrôle judiciaire ni parlementaire.
Le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a déclaré en juillet que 720 580 personnes avaient fait l’objet de poursuites judiciaires pour « appartenance à une organisation terroriste » en lien avec le mouvement Gülen depuis 2016. Les tribunaux avaient prononcé 127 102 condamnations, tandis que 54 027 enquêtes et 29 909 procès étaient encore en cours, selon les chiffres officiels. Plus de 10 000 personnes étaient en prison.




