La Turquie abrite des journalistes étrangers tout en poussant ses propres reporters à l’exil : RSF
Les points importants
- Double visage de la Turquie : pays d’accueil pour 46 journalistes exilés de zones de conflit, mais aussi moteur de l’exil de ses propres reporters sous la pression du régime Erdoğan.
- Répression systématique : 90 % des médias nationaux sous contrôle gouvernemental, recours aux lois antiterroristes et à la désinformation pour museler la presse indépendante.
- Exil sous surveillance : même à l’étranger, les journalistes turcs critiques subissent des restrictions d’accès aux réseaux sociaux et des menaces de poursuites judiciaires.
La Turquie est devenue à la fois un refuge pour les journalistes fuyant les conflits régionaux et une source d’exil médiatique, alors que le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan intensifie sa campagne contre le reportage indépendant, a déclaré vendredi Reporters sans frontières (RSF).
Au moins 46 journalistes contraints de quitter l’Afghanistan, la Palestine ou la Syrie se sont installés en Turquie depuis 2021, selon de nouvelles données de RSF.
Durant la même période, au moins 10 journalistes travaillant en Turquie ont fui le pays avec l’aide de l’organisation.
RSF a prévenu que ce chiffre ne concerne que les journalistes ayant bénéficié de ses programmes d’aide. Le nombre réel de ceux qui ont quitté la Turquie entre 2021 et 2025 se compte par dizaines, selon l’organisation.
Ces conclusions, publiées à l’approche de la Journée mondiale des réfugiés le 20 juin, mettent en lumière la contradiction du rôle de la Turquie. Le pays sert de première destination pour les reporters fuyant les conflits armés et la répression politique, tandis que les journalistes turcs font face à des poursuites, des détentions, de la censure et des pressions financières qui peuvent rendre tout reportage indépendant impossible.
Dans le monde, RSF a soutenu 1 468 reporters de 65 pays contraints de fuir des menaces, l’emprisonnement ou la mort entre 2021 et 2025.
Le nombre de pays d’origine des journalistes ayant reçu l’aide de RSF a plus que doublé en cinq ans, passant de 19 en 2021 à 40 en 2025.
La Turquie a chuté de quatre places pour se classer 163e sur 180 pays et territoires dans l’indice 2026 de la liberté de la presse de RSF. Son score est passé de 29,40 en 2025 à 27,94 en 2026.
RSF indique qu’environ 90 % des médias nationaux turcs sont sous contrôle gouvernemental, laissant les chaînes de télévision, journaux et sites d’information indépendants fonctionner sous pression politique, juridique et financière.
L’organisation affirme que les autorités utilisent la législation antiterroriste ainsi que des accusations de diffusion de désinformation, d’insulte au président et de dénigrement des institutions de l’État pour enquêter, poursuivre et emprisonner les journalistes.
Depuis les élections turques de 2023, les arrestations et la violence policière sont devenues des outils courants contre les journalistes couvrant les rassemblements et les manifestations, selon RSF. Les autorités utilisent également des restrictions internet, des suppressions de contenu ordonnées par les tribunaux et des sanctions imposées par le régulateur de la radiodiffusion du pays contre les médias critiques.
Une mission internationale pour la liberté de la presse qui s’est rendue à Ankara en novembre 2025 a décrit la pression comme un « siège systémique » contre le journalisme indépendant.
La mission, qui comprenait RSF, le Comité pour la protection des journalistes, l’Institut international de la presse, Amnesty International et d’autres groupes, a constaté que les tribunaux turcs avaient élargi l’utilisation de l’assignation à résidence, des interdictions de voyage et d’autres restrictions judiciaires contre les reporters.
Les perquisitions policières au domicile des journalistes et la confiscation de leurs téléphones et ordinateurs sont également devenues fréquentes, a indiqué la mission. Elle a constaté que les procureurs continuaient de s’appuyer sur de larges dispositions antiterroristes et sur la désinformation pour criminaliser les reportages sur des sujets d’intérêt public.
La Turquie a enregistré le deuxième plus grand nombre de violations de la liberté de la presse sur la plateforme Sécurité des journalistes du Conseil de l’Europe en 2025 et le troisième plus grand nombre dans la base de données Mapping Media Freedom, selon la mission.
Quitter la Turquie n’a pas mis fin aux pressions gouvernementales subies par les reporters critiques.
RSF a déclaré en avril que les autorités turques avaient ciblé au moins cinq journalistes vivant à l’étranger en restreignant l’accès à leurs comptes sur les réseaux sociaux depuis la Turquie.
Les journalistes concernés sont Can Dündar, Metin Cihan, Amberin Zaman, Erk Acarer et Hayko Bağdat. Quatre d’entre eux risquent également des peines de prison dans des affaires en cours en Turquie.
RSF a exhorté les pays accueillant des journalistes exilés à leur fournir des visas de longue durée, des permis de séjour et de travail, ainsi qu’une protection contre le retour forcé dans des pays où ils risquent des persécutions.
Elle a également appelé à la mise en place de systèmes permettant aux journalistes exilés de signaler les menaces et la répression transnationale à la police, ainsi qu’à un financement public, un soutien fiscal et des espaces de travail pour les organisations médiatiques opérant en exil.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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