La Turquie a besoin d’une force aérienne plus puissante pour contrer simultanément Israël et la Grèce, avertit un think-tank pro-gouvernemental
Levent Kenez/Stockholm
Un think-tank financé par le gouvernement et étroitement aligné sur le président Recep Tayyip Erdogan a exhorté la Turquie à renforcer rapidement sa force aérienne pour contrer ce qu’il appelle des menaces simultanées d’Israël et de la Grèce.
La Turquie « doit acquérir des capacités aériennes, de défense aérienne et spatiales quantitativement et qualitativement suffisantes face à deux menaces simultanées soutenues de l’extérieur, Israël et la Grèce », selon un nouveau rapport publié par la Fondation SETA, liée aux services de renseignement turcs. Le rapport, rédigé par l’analyste de défense Murat Aslan, dresse un tableau sombre des capacités actuelles de la force aérienne turque, avertissant que le pays risque de prendre du retard sur ses rivaux régionaux s’il ne modernise pas et n’étend pas sa flotte de chasseurs.
Le rapport soutient qu’Israël et la Grèce, tous deux soutenus par des alliances de défense occidentales et une technologie militaire avancée, ont acquis un avantage stratégique qui pourrait compromettre les intérêts sécuritaires de la Turquie. L’analyse de SETA souligne que la flotte actuelle de F-16 d’Ankara, épine dorsale de sa force aérienne depuis les années 1980, approche de la fin de sa vie opérationnelle. « La Turquie ne peut pas se permettre de compter sur des systèmes vieillissants face à des adversaires disposant de chasseurs de cinquième génération et de réseaux de défense intégrés », indique le rapport. Il appelle à l’acquisition urgente de nouveaux avions de chasse ainsi qu’à des investissements dans des programmes nationaux pour maintenir la dissuasion et l’indépendance stratégique.
Rapport de SETA :
Le rapport intervient une semaine seulement après que la Turquie a signé un accord préliminaire pour l’achat d’avions Eurofighter Typhoon. Cet accord est considéré comme une étape cruciale pour combler le vide laissé par l’exclusion de la Turquie du programme F-35 suite à son acquisition controversée des systèmes de défense aérienne russes S-400. L’acquisition des S-400 a déclenché une crise avec Washington et les alliés de l’OTAN, qui ont fait valoir que le système russe pourrait compromettre les capacités furtives du F-35. En conséquence, la Turquie a été exclue du programme en 2019 bien qu’elle ait payé pour certains avions. L’analyse de SETA suggère qu’un retour dans le programme F-35 « restaurerait l’avantage qualitatif de la Turquie » mais reconnaît que l’accord sur les Eurofighter est une mesure intérimaire nécessaire.
Dans son évaluation des dynamiques régionales, le think-tank désigne la Grèce et Israël comme des références clés pour les capacités aériennes de la Turquie. La Grèce modernise sa flotte de F-16 au standard avancé F-16V tout en renforçant ses liens de défense avec la France et les États-Unis. Israël, quant à lui, utilise un mélange de chasseurs F-15I et F-35I Adir avec plus de 36 appareils furtifs déjà en service actif. « Ces nations ont tiré parti des alliances occidentales pour construire des forces aériennes capables de projeter une puissance que la Turquie doit être prête à contrer », avertit le rapport. Il souligne que l’objectif de la Turquie devrait être de constituer une flotte capable de soutenir des opérations sur plusieurs fronts avec un inventaire minimum de 500 avions de combat opérationnels.

La flotte actuelle de la Turquie comprend environ 235 avions F-16C/D Block 30/40/50+, dont beaucoup ont été modernisés dans le cadre du programme OZGUR, qui intègre des radars, des capteurs et des munitions à distance développés localement, prolongeant la durée de vie opérationnelle des avions. Cependant, SETA souligne que la modernisation seule ne suffira pas. « Même avec des mises à niveau, la durée de vie structurelle de nombreux F-16 est limitée. Une nouvelle génération de chasseurs doit être acquise pour maintenir la supériorité aérienne », indique le rapport. Le ministre de la Défense Yasar Guler a récemment confirmé que la Turquie achètera 40 nouveaux F-16 Block 70 Vipers mais renoncera à 79 kits de modernisation prévus précédemment, indiquant un virage vers l’acquisition de nouvelles plates-formes plutôt que la modernisation de cellules vieillissantes.
Le rapport met fortement l’accent sur l’Eurofighter Typhoon, soulignant ses performances en haute altitude et son rôle de supériorité aérienne. « Si l’acquisition d’Eurofighter échoue, la Turquie doit rechercher un chasseur alternatif dans la gamme de 40 à 50 appareils pour répondre à des besoins de combat urgents », dit-il. Le rapport suggère également que le chasseur indigène KAAN, en développement par Turkish Aerospace Industries, pourrait jouer un rôle transformateur après son entrée en service prévue après 2028. Le KAAN est envisagé comme un chasseur de cinquième génération avec des capacités futures qui pourraient rivaliser ou compléter le F-35, y compris des caractéristiques furtives et une intégration avec des drones pilotés par l’IA tels que l’ANKA-3 et le Kizilelma.
Les recommandations de SETA vont au-delà de l’acquisition de chasseurs. Il appelle à des améliorations globales des systèmes de défense aérienne et de radar de la Turquie, en particulier pour contrer les avions furtifs. L’intégration de radars AESA avancés, de systèmes de guerre électronique et de munitions développées localement est décrite comme essentielle pour atteindre l’autosuffisance et réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers. « La Turquie doit être capable de se défendre, de dissuader l’agression et, si nécessaire, de frapper les adversaires sans dépendre d’autorisations externes ou faire face à des embargos », indique le rapport.

L’analyse de SETA lie directement ces besoins militaires aux réalités géopolitiques en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient. Elle souligne la collaboration croissante en matière de défense entre la Grèce, Israël, les États-Unis et l’Union européenne comme des développements qui pourraient isoler la Turquie s’ils ne sont pas contrés. « Les capacités aériennes combinées de la Grèce et d’Israël, soutenues par les puissances occidentales, présentent un double défi auquel la Turquie doit se préparer », avertit-elle. Le rapport soutient que ce double défi nécessite une approche holistique combinant acquisition étrangère et innovation nationale.
Les relations tendues de la Turquie avec le programme F-35 restent un thème central. L’exclusion d’Ankara du programme a non seulement retardé son accès à la technologie furtive de cinquième génération, mais a aussi compliqué sa stratégie de défense globale. Le rapport note que si le différend avec Washington est résolu, la livraison des avions F-35 déjà payés fournirait un avantage qualitatif immédiat. En attendant, les Eurofighter et les F-16 modernisés devront combler le vide. « La valeur stratégique du F-35 ne peut être ignorée, mais la Turquie ne doit pas rester dépendante d’un seul fournisseur ou être vulnérable aux conditions politiques », dit-il.
Le rapport souligne que la supériorité aérienne est essentielle pour que la Turquie maintienne son influence régionale et réponde aux crises. Il rappelle des opérations passées comme l’intervention de la Turquie en Libye en 2019-2020 comme preuve que les capacités aériennes à longue portée et haute altitude sont décisives dans les conflits modernes. Sans elles, le rapport avertit que la Turquie risque de perdre l’initiative dans de potentielles confrontations futures.
Dans sa section conclusive, SETA appelle à une approche multidimensionnelle de la puissance aérienne. Il recommande d’accélérer le programme KAAN, d’acquérir des Eurofighter comme mesure palliative et d’investir massivement dans les drones aériens et les technologies furtives. Le rapport souligne également la nécessité d’intégrer l’intelligence artificielle dans les opérations de combat aérien et de surveillance, suggérant que l’avenir de la guerre dépendra de plates-formes en réseau plutôt que d’avions autonomes.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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