La Suède rejette la demande turque d’arrestation et d’extradition d’un journaliste, qualifiant les accusations de politiquement motivées
Nordic Monitor/Stockholm
Dans un arrêt historique confirmant que la justice suédoise ne considérera pas le journalisme ou l’expression politique comme une activité criminelle, la Cour suprême de Suède (Högsta domstolen) a rejeté la demande du gouvernement turc d’extrader le journaliste Abdullah Bozkurt, estimant que les charges retenues contre lui par Ankara sont politiquement motivées et ne correspondent à aucune infraction pénalisée par le droit suédois.
La cour a conclu que la Turquie n’avait pas atteint le seuil légal minimal pour une extradition, considérant que les actes reprochés – allant du travail en salle de rédaction et de l’adhésion à un syndicat de journalistes à des commentaires en ligne et l’utilisation d’une application de messagerie cryptée – relevaient d’activités journalistiques protégées par la constitution, et non du terrorisme.
Ce jugement, rendu le 29 octobre 2025, constitue l’une des réponses judiciaires les plus claires à ce jour contre la campagne agressive de la Turquie visant à cibler les journalistes turcs critiques et indépendants à l’étranger sous couvert de lois antiterroristes, de clauses de confidentialité et de législations sur le renseignement. Dans son ordonnance finale, la Cour suprême a estimé que des obstacles insurmontables existaient au titre de l’article 4 de la loi suédoise sur l’extradition, rendant juridiquement impossible toute extradition vers la Turquie.
Dans une requête signée par le procureur Zafer Ergun, largement critiqué pour avoir orchestré des actes d’accusation politiques en étroite collaboration avec l’agence de renseignement turque, le MIT, afin de servir les intérêts du gouvernement autoritaire du président Recep Tayyip Erdogan, le parquet général d’Ankara a officiellement demandé l’extradition de Bozkurt le 4 mars 2024.
Extrait de l’arrêt rendu par la Cour suprême de Suède, rejetant la demande turque d’extrader Abdullah Bozkurt, journaliste turc en exil, et soulignant que le travail journalistique n’est pas un crime en Suède :
La demande d’extradition énumérait plusieurs accusations, allant de la divulgation d’informations concernant la sécurité et les intérêts politiques de l’État turc, la violation de la confidentialité, la direction et/ou la création d’un groupe terroriste à la diffusion de propagande pour le compte d’un groupe terroriste. Ces charges pourraient valoir à Bozkurt plus de 52 ans de prison s’il était condamné et écopait de la peine maximale.
Parmi les prétendues preuves soumises par la Turquie figuraient des références extensives à Nordic Monitor, le site d’investigation fondé par Bozkurt et son collègue Levent Kenez en 2019 à Stockholm. Ce média s’est fait connaître des observateurs de la Turquie pour avoir révélé les méfaits du gouvernement Erdogan, allant de la corruption généralisée au sein des institutions étatiques et des liens secrets avec des réseaux mafieux, des syndicats du crime organisé et des trafiquants de drogue, aux opérations clandestines des services de renseignement turcs à l’étranger et au soutien d’Erdogan à des groupes jihadistes armés au-delà des frontières turques.
Le gouvernement Erdogan a été si perturbé par les révélations de Nordic Monitor qu’il a émis une douzaine de mandats d’arrêt contre Bozkurt et son collègue Kenez. Ankara est même allé jusqu’à exhorter discrètement le gouvernement suédois à fermer ce média pendant le processus d’adhésion de la Suède à l’OTAN, une période durant laquelle la Turquie a retardé l’approbation et la ratification pendant près d’un an.
La demande d’extradition de Bozkurt s’inscrit dans le cadre de la campagne de harcèlement menée par le gouvernement Erdogan pour le réduire au silence et mettre fin à ses reportages critiques et enquêtes qui ont embarrassé Ankara à plusieurs reprises devant ses partenaires et alliés internationaux. Le dossier d’extradition, exigeant également l’arrestation immédiate de Bozkurt en attendant les procédures, a été officiellement transmis au ministère suédois de la Justice le 6 mai 2024 par Yasin Aydın, deuxième secrétaire de l’ambassade turque à Stockholm. Malgré la demande de l’ambassade turque, les autorités suédoises ont refusé de l’arrêter, un signe clair qu’elles considéraient la requête d’Ankara comme politiquement motivée dès le départ.

Le dossier turc d’extradition affirmait également que Nordic Monitor avait exposé les activités de l’agence de renseignement turque MIT, révélé l’identité d’agents et publié des documents classifiés. Bozkurt a en effet rédigé de nombreux reportages détaillant comment le MIT a orchestré un soutien illégal à des groupes jihadistes en Syrie, y compris des factions liées à al-Qaïda et à l’État islamique (EI), dans le cadre des efforts secrets d’Ankara pour renverser le régime Assad.
Ses enquêtes ont identifié des acteurs clés de ces opérations clandestines, dont beaucoup ont eux-mêmes enfreint la loi turque. Pourtant, aucun n’a été tenu pour responsable par un système judiciaire turc qui, depuis dix ans, a été systématiquement instrumentalisé par le gouvernement Erdogan pour punir les journalistes d’investigation révélant les méfaits de l’État plutôt que leurs auteurs.
Dans sa défense devant la cour, Bozkurt a nié toutes les accusations, arguant qu’elles étaient fabriquées à des fins politiques pour l’intimider. Il a souligné qu’il était journaliste et que ces charges visaient à l’empêcher d’exercer. Bozkurt a averti qu’une extradition l’exposerait à un risque sérieux d’assassinat, de torture ou de disparition forcée dans un centre de détention non officiel géré par les services secrets, ainsi qu’à un procès fondamentalement inéquitable en Turquie.
Page de la demande d’extradition turque ciblant spécifiquement Nordic Monitor, le site d’enquête dont Abdullah Bozkurt est rédacteur en chef, accusant le média d’avoir divulgué des activités clandestines du MIT. Les reportages de Bozkurt ont révélé comment le MIT a supervisé en 2014 le transfert d’armes à des groupes jihadistes en Syrie dans le cadre d’opérations secrètes :
Certaines accusations découlent de la qualification par le gouvernement turc du mouvement Gülen – un groupe civique persécuté pendant des années par le gouvernement Erdogan pour ses positions critiques – en tant qu’ »Organisation terroriste ». Erdogan a soudainement qualifié le groupe de « terroriste » en décembre 2013, après que lui-même et plusieurs membres de sa famille aient été impliqués dans deux enquêtes pour corruption impliquant le contourneur de sanctions iraniennes Reza Zarrab et l’ancien financier d’al-Qaïda Yasin al-Qadi, qui avaient tous deux transféré des sommes importantes via leurs liens étroits avec Erdogan.
Aucun autre pays ne considère le mouvement Gülen comme une entité terroriste, et il n’a jamais été associé à la violence depuis son émergence dans les années 1960 sous l’inspiration du regretté intellectuel islamique turc Fethullah Gülen, décédé en exil aux États-Unis l’année dernière. Bozkurt a précédemment travaillé pour Today’s Zaman, un journal dont la propriété était perçue par Ankara comme affiliée au mouvement Gülen. Son poste de chef du bureau d’Ankara – incorrectement décrit comme « rédacteur en chef » dans le dossier d’extradition – a néanmoins été cité comme preuve criminelle.
Bozkurt possédait également une agence de presse, Muhabir Haber Ajansı (Agence de presse Reporter), qu’il a fondée en mai 2016, deux mois après la saisie par le gouvernement du journal où il travaillait. Muhabir a également été illégalement reprise par le gouvernement Erdogan quelques mois après la tentative de coup d’État sous faux drapeau du 15 juillet 2016 – un événement largement perçu comme orchestré pour justifier une répression massive contre toute dissidence, opposition ou critique, et pour lancer une purge post-coup de 2016 visant près de 150 000 fonctionnaires, dont des juges, universitaires, procureurs et chefs de police.

Dans sa demande d’extradition, la Turquie a cité les médias où Bozkurt avait travaillé ou qu’il possédait comme preuves d’un crime. Son adhésion au syndicat de journalistes Pak Medya figurait également comme infraction dans le dossier transmis à la Suède.
Dans un avis formel soumis à la Cour suprême le 2 avril 2024 au titre de l’article 17 de la loi suédoise sur l’extradition, le procureur général (Riksåklagaren) a fermement conclu que l’extradition était juridiquement impossible car les accusations turques ne remplissaient pas l’exigence suédoise de double incrimination et, dans au moins un cas, l’infraction alléguée n’était plus poursuivable en raison de la prescription.
L’avis notait que presque toutes les activités décrites dans le dossier turc – travail médiatique, adhésion à des organisations, publications – relevaient clairement du journalisme. En droit suédois, ces actions ne constituent pas une participation à une organisation terroriste.
La législation antiterroriste suédoise exige une contribution concrète et qualifiée à l’activité criminelle d’un groupe, comme une implication dans ses structures opérationnelles ou sa prise de décision. Les actes décrits par la Turquie, même pris au pied de la lettre, n’atteignaient pas ce seuil. Ainsi, l’exigence de double incrimination n’était pas satisfaite.
Le procureur général a également examiné les allégations turques selon lesquelles Bozkurt aurait divulgué des informations classifiées. L’infraction suédoise la plus proche (Chapitre 19, Article 7 du Code pénal) ne s’applique qu’aux divulgations pouvant nuire à la sécurité suédoise. Les documents publiés par Bozkurt concernaient des institutions et personnels turcs. Rien n’indiquait qu’ils relevaient du secret suédois ou pouvaient nuire à ses intérêts, rendant ces actes impunissables en Suède. Cette accusation échouait donc aussi au test de double incrimination.
Enfin, le procureur général a estimé que l’infraction turque de « violation de confidentialité » était prescrite, fournissant une raison indépendante de rejet.
Lettre de l’ambassade turque au ministère suédois de la Justice demandant l’arrestation et l’extradition du journaliste Abdullah Bozkurt, signée par Yasin Aydın, deuxième secrétaire de l’ambassade à Stockholm :
L’avis concluait sans équivoque qu’aucune accusation turque ne répondait aux standards suédois d’extradition, soit parce que les actes n’étaient pas criminels en Suède, soit parce qu’une des allégations était prescrite. Sur cette base, le procureur général a recommandé à la Cour suprême de rejeter intégralement la demande.
La cour a suivi cette analyse et a rejeté l’idée que les activités de Bozkurt puissent constituer une participation à une organisation terroriste en droit suédois. Elle a souligné que les lois antiterroristes suédoises exigent un soutien concret, opérationnel et intentionnel à un groupe engagé dans le terrorisme. Les actes cités par la Turquie n’atteignaient pas ce seuil.
La cour a également estimé que les allégations turques sur la « propagande » concernaient presque exclusivement du journalisme et des expressions en ligne. Les accusations étaient trop vagues et manquaient de preuves de participation criminelle concrète. Elles ne pouvaient donc constituer une infraction terroriste en Suède.
Enfin, la cour a examiné les affirmations turques sur la publication de documents secrets. Elle a noté que la seule infraction suédoise pertinente (Article 19:7 du Code pénal) ne s’applique qu’aux divulgations nuisant à la sécurité nationale suédoise. La Turquie n’a fourni aucune preuve que les documents concernaient la Suède. Ainsi, la double incrimination n’était pas remplie.
L’arrêt, rendu par les juges Stefan Johansson, Eric M. Runesson et Margareta Brattström, avec Benjamin Bergström comme rapporteur, établit fermement que la Suède ne validera pas des accusations terroristes politisées criminalisant le journalisme, les reportages, l’adhésion syndicale ou la dissidence.
Ce jugement envoie un signal clair : les tribunaux suédois appliqueront leurs propres standards juridiques, ancrés dans les principes démocratiques, la liberté de la presse et les droits humains, malgré les pressions diplomatiques. Il réaffirme aussi l’engagement de la Suède à protéger les journalistes et dissidents ciblés par des régimes autoritaires, surtout lorsque les accusations reposent sur des prises de parole, des enquêtes ou des associations politiques plutôt que sur des actes criminels avérés.




