La saisie de la chaîne d’info la plus regardée de Turquie, un écran de fumée, selon le patron de Halk TV
Les points importants
- Écran de fumée : le patron de Halk TV dénonce une manœuvre pour détourner l’attention d’un scandale financier de plusieurs milliards de dollars impliquant des proches du pouvoir.
- Répression médiatique : cette saisie s’inscrit dans un durcissement continu contre les médias critiques et l’opposition en Turquie.
- Résistance : Cafer Mahiroğlu promet de lutter par tous les moyens légaux et de poursuivre les diffusions, notamment sur YouTube.
Une manœuvre gouvernementale visant à saisir Halk TV, la chaîne d’information la plus regardée de Turquie, visait à détourner l’attention d’un scandale de fonds d’investissement de plusieurs milliards de dollars qui a impliqué des personnalités proches du parti au pouvoir, a déclaré le propriétaire de la chaîne à l’Agence France-Presse.
Dans un entretien à Londres quelques heures après que la police a perquisitionné le siège stambouliote de Halk TV, l’a retirée de l’antenne et y a installé un administrateur désigné par l’État, le propriétaire de Halk TV, Cafer Mahiroğlu, était encore sous le choc des événements.
Il était 3 h 15 à Londres mercredi lorsqu’il a reçu un appel l’informant que la police turque avait encerclé le bâtiment et interrompu les émissions de la chaîne d’information qu’il possède et dirige depuis 2005, devenue un acteur incontournable du paysage médiatique turc.
La police a également arrêté quatre collaborateurs et sept membres de sa famille proche. Les procureurs ont indiqué que l’opération s’inscrivait dans le cadre d’une enquête visant Mahiroğlu pour une série de délits de corruption présumés, des accusations qu’il a qualifiées de « sans fondement ».
Mahiroğlu a affirmé que la véritable raison de cette saisie était de détourner l’attention du public d’un vaste scandale de fonds d’investissement impliquant des allégations de manipulations de marché, qui a de plus en plus impliqué des personnalités liées au Parti de la justice et du développement (AKP) du président Recep Tayyip Erdogan.
La crise a touché près d’un demi-million d’investisseurs particuliers et concerne des fonds détenant environ 17 milliards de dollars d’actifs.
Dans un environnement où d’énormes sommes d’argent « ont été détournées et frauduleusement transférées à l’étranger, ils essaient de changer l’agenda en nommant un administrateur à Halk TV », a déclaré Mahiroğlu.
« C’est une opération pour ignorer le vol de la richesse nationale du peuple turc, pour en étouffer le débat et pour changer l’agenda. »
Mahiroğlu a déclaré que tous ses transferts de fonds étaient « clairement visibles dans le système bancaire turc » et a exhorté les autorités à « divulguer en toute transparence » ses opérations financières ainsi que les rapports établis par le Conseil d’enquête sur les crimes financiers de Turquie (MASAK).
« Très sérieuses pressions »
La manœuvre contre Halk TV intervient alors que l’espace réservé aux médias indépendants et d’opposition en Turquie ne cesse de se réduire, les médias critiques faisant face à des amendes, des suspensions de diffusion, des blocages d’accès et des poursuites pénales contre les journalistes.
Elle intervient aussi au milieu d’une répression de deux ans contre l’opposition politique qui a vu des centaines de maires et d’autres élus placés en détention ou arrêtés, ainsi qu’une campagne plus récente visant la communauté LGBTQ de Turquie, dans le cadre de laquelle les procureurs ont demandé l’arrestation de 162 personnes au nom de la protection des valeurs familiales.
Pour Mahiroğlu, le raid de mercredi n’est pas tombé du ciel.
Halk TV était depuis longtemps sous « très sérieuses pressions », a-t-il dit, notamment des sanctions répétées du régulateur turc de l’audiovisuel et des menaces de fermeture en raison de sa couverture critique.
« Mais je ne voulais pas croire qu’ils iraient aussi loin, que la voix de la démocratie turque, la chaîne la plus regardée de Turquie, la bouée de sauvetage du peuple, serait coupée de cette façon », a-t-il déclaré.
Ce qui était autrefois impensable est devenu une réalité quotidienne en Turquie, a-t-il dit.
« Nous sommes dans une période où des événements que nous n’aurions jamais pu imaginer peuvent se produire. La barre a été placée si haut qu’il est très difficile de prévoir où se situera la limite », a-t-il déclaré.
« Nous continuerons à diffuser »
La saisie de Halk TV est intervenue deux semaines après que les autorités ont bloqué le site web et les comptes de réseaux sociaux du principal média d’information en ligne T24, invoquant la « propagande LGBT », et un an après avoir pris le contrôle de la chaîne d’opposition Tele1, en nommant un administrateur qui a retiré ses programmes d’information en continu.
Tele1 est toujours à l’antenne, mais sa ligne éditoriale pro-opposition a été éliminée.
Mahiroğlu a déclaré que les efforts visant à réduire au silence les médias critiques finiraient par échouer.
« Cette chaîne est une bouée de sauvetage pour le peuple turc. Les efforts visant à réduire au silence les médias avec un système aussi répressif … n’ont jamais réussi », a-t-il déclaré.
« Cette chaîne n’est pas regardée seulement par l’opposition, mais aussi par ceux qui sont contre l’opposition. Parce que c’était une chaîne qui diffusait de vraies informations en Turquie », a-t-il dit.
« Je me battrai par tous les moyens légaux à ma disposition », a-t-il ajouté.
« Nous poursuivrons nos diffusions sur YouTube et, si possible, sur d’autres plateformes. Mais surtout, je n’ai pas l’intention d’abandonner Halk TV. »
© Agence France-Presse




