La future base spatiale turque en Somalie servira également de site d’essai pour des missiles à longue portée
Le futur centre de lancement spatial que la Turquie prévoit de construire sur les côtes somaliennes sera également utilisé pour tester des missiles balistiques longue portée, selon des médias turcs.
Ce projet marque une expansion significative de la présence d’Ankara dans la Corne de l’Afrique et soulève des questions sur la double finalité du site.
L’installation, qui sera construite sous la supervision de l’Agence spatiale turque (TUA), s’étendra sur 900 kilomètres carrés le long de l’océan Indien. Bien que officiellement présentée comme le premier complexe de lancement orbital africain, des sources citées par les médias turcs confirment qu’elle servira aussi à tester des systèmes de missiles avancés dépassant les capacités des sites nationaux. Les travaux devraient commencer prochainement, avec un appel d’offres prévu dans les semaines à venir. Les autorités estiment que le projet prendra deux ans.
Ce projet s’inscrit dans le cadre de l’Accord de coopération économique et de défense signé entre la Turquie et la Somalie en février 2024. Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud avait annoncé publiquement le projet en décembre de la même année. Selon des médias pro-gouvernementaux, la Turquie a obtenu l’usage exclusif d’une zone côtière de 30 par 30 kilomètres, pour un coût total dépassant potentiellement 350 millions de dollars.
Des estimations antérieures évoquaient plutôt 6 milliards de dollars. Avec un budget annuel de la TUA d’environ 40 millions, les analystes estiment que le projet nécessitera des financements externes. Les Émirats arabes unis ont été mentionnés comme partenaires potentiels, bien qu’aucun accord formel n’ait été annoncé.
L’emplacement offre des avantages militaires et techniques. La proximité de l’équateur permet des lancements orbitaux avec moins de carburant, tandis que l’étendue océanique facilite les tests à haut risque loin des zones civiles. Les autorités turques reconnaissent que le site actuel près de Sinop, en mer Noire, ne permet pas de tester des missiles dépassant 700 km de portée.
Parmi les systèmes concernés figure le missile balistique Tayfun, le plus long rayon d’action produit localement. Développé par le public Roketsan, ce missile de 6,5 mètres pour 2,3 tonnes utilise une ogive à fragmentation. Lors de son premier essai en 2022, il a atteint 561 km. En 2023, une version a touché une cible maritime avec une précision de 5 mètres. Le président Recep Tayyip Erdoğan vise désormais une portée supérieure à 1 000 km.
Une version avancée, le Tayfun Block 4, a été dévoilée lors du salon IDEF 2025 à Istanbul. Décrit comme un missile hypersonique (Mach 5+), ce modèle de 10 mètres pour 7 tonnes n’a pas encore été testé en mer. D’autres systèmes, comme le missile Cenk ou des versions modifiées du plateforme Bora, pourraient également y être évalués.
Le projet s’aligne sur le Programme spatial national lancé par Erdoğan en 2021, qui prévoyait initialement d’envoyer une fusée hybride vers la Lune. Ce plan a été abandonné au profit d’un siège à 55 millions de dollars sur une capsule SpaceX emportant le premier astronaute turc. Mais Ankara affirme que le site somalien permettra à l’avenir de s’affranchir des infrastructures étrangères.
Au-delà des aspects techniques, le projet renforce l’engagement turc en Somalie. Depuis la visite d’Erdoğan à Mogadiscio en 2011, la Turquie y a développé une présence économique, humanitaire et militaire. Elle y gère depuis 2017 la base Camp TURKSOM, sa plus grande installation outre-mer, où sont formés des milliers de soldats somaliens.
En février 2025, les deux pays ont signé un accord élargissant leur coopération en sécurité maritime, lutte contre la piraterie et protection des ressources. Une force navale conjointe patrouillera les eaux somaliennes pendant 10 ans. La Turquie a également lancé des explorations sismiques et des forages au large.
Ankara joue aussi un rôle diplomatique croissant dans la région. Alors que les tensions montaient entre la Somalie et l’Éthiopie à propos d’un accord maritime controversé avec le Somaliland, la Turquie a accueilli huit mois de négociations. En avril, Erdoğan a organisé une rencontre entre les présidents somalien et éthiopien.
Malgré l’ampleur du projet, les médias somaliens rapportent peu de débats publics. Certains parlementaires réclament plus de transparence, mais le gouvernement n’a pas publié d’études d’impact. Aucun pays voisin n’a officiellement réagi aux projets de tests de missiles.
Pour les analystes, ce projet s’inscrit dans la stratégie turque de développer des missiles de 1 000 à 3 000 km et de réduire sa dépendance aux sites étrangers. Il consolide aussi le positionnement d’Ankara comme fournisseur militaire global, dans une Corne de l’Afrique où s’intensifie la compétition entre puissances comme la Chine, la Russie ou les Émirats.




