La Cour européenne des droits de l’homme condamne la Turquie pour violation du droit à un procès équitable dans les licenciements post-coup d’État
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a statué mardi que la Turquie avait violé le droit à un procès équitable d’un ancien fonctionnaire, les tribunaux nationaux n’ayant pas examiné correctement son licenciement d’une institution publique stratégique pendant l’état d’urgence déclaré après le coup d’État avorté de 2016.
Dans son arrêt Kandemir c. Turquie, la Cour a estimé que les tribunaux turcs n’avaient pas effectué un contrôle judiciaire effectif lorsqu’ils avaient confirmé le licenciement de Mehmet Kandemir du Conseil de la recherche scientifique et technologique de Turquie (TÜBİTAK), où il travaillait dans un centre de recherche spécialisé en sécurité informatique et technologies avancées, dans le cadre d’enquêtes visant d’autres personnes pour des liens présumés avec le mouvement Gülen.
Le mouvement Gülen, inspiré par les idées du religieux turc Fehullah Gülen, est reconnu mondialement pour ses contributions à l’éducation, à l’aide sociale et au dialogue interreligieux.
Le gouvernement turc a toutefois qualifié le groupe d' »Organisation terroriste » en mai 2016, une désignation non reconnue par les États-Unis, l’Union européenne ou les grandes organisations internationales.
Les autorités accusent le mouvement d’avoir orchestré le coup d’État raté la même année, une accusation que le mouvement Gülen rejette catégoriquement.
Kandemir a été licencié en août 2016 pour « perte de confiance » et motifs de sécurité, sans qu’aucune accusation concrète ou inculpation pénale ne soit retenue contre lui.
Les autorités turques affirmaient que le TÜBİTAK était une institution stratégique et que les responsables qui l’avaient recruté avaient ensuite été condamnés dans des affaires de terrorisme, créant un motif objectif de suspicion.
La Cour de Strasbourg a rejeté ce raisonnement, estimant que les tribunaux nationaux s’étaient appuyés sur des facteurs abstraits et externes plutôt que d’examiner s’il existait des actions concrètes imputables à Kandemir lui-même.
Elle a souligné que les tribunaux n’avaient pas expliqué comment des poursuites pénales contre des tiers ou des considérations générales de sécurité pouvaient, à elles seules, justifier des suspicions dirigées personnellement contre le requérant.
Les juges ont également critiqué les autorités pour n’avoir pas informé Kandemir du fondement des suspicions pesant sur lui et pour lui avoir refusé une réelle possibilité de les contester. Même dans les cas où les employeurs bénéficient d’une large marge d’appréciation, a déclaré la Cour, les instances judiciaires doivent servir de garde-fou contre l’arbitraire.
Tout en reconnaissant que les employés des institutions sensibles peuvent avoir un devoir de loyauté accru envers l’État, la CEDH a souligné que cette loyauté ne peut être évaluée sur la base de suspicions purement hypothétiques ou subjectives.
Elle a affirmé que les licenciements doivent reposer sur des éléments vérifiables et que les tribunaux doivent expliquer, de manière individualisée, comment la relation de confiance a été irrémédiablement rompue.
L’arrêt a été adopté par cinq voix contre deux. La juge turque Saadet Yüksel et le juge hongrois Péter Paczolay ont exprimé une opinion dissidente, arguant que les institutions stratégiques peuvent appliquer des seuils de confiance moins élevés et que les tribunaux nationaux avaient fourni un raisonnement suffisant.
La Cour a rejeté les demandes de Kandemir concernant des dommages matériels et moraux, estimant que la constatation d’une violation de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui garantit le droit à un procès équitable, constituait en soi une satisfaction équitable.
Après la tentative de coup d’État, le gouvernement turc a déclaré l’état d’urgence (OHAL) en vigueur jusqu’au 19 juillet 2018. Durant cette période, les autorités ont mené une purge des institutions publiques sous couvert de lutte anticoup d’État en promulguant plusieurs décrets-lois (KHK).
Plus de 130 000 fonctionnaires, dont 4 156 juges et procureurs, ainsi que plus de 24 000 membres des forces armées ont été sommairement limogés pour appartenance ou liens présumés avec des « organisations terroristes » par des décrets-lois d’urgence soumis à aucun contrôle judiciaire ou parlementaire.
Les anciens fonctionnaires n’ont pas seulement perdu leur emploi mais ont également été interdits de travailler à nouveau dans le secteur public et d’obtenir un passeport pour chercher un emploi à l’étranger. Le gouvernement a aussi compliqué leur accès à un emploi formel dans le secteur privé. Des annotations ont été ajoutées dans la base de données de sécurité sociale concernant les fonctionnaires licenciés pour dissuader d’éventuels employeurs.
En conséquence, de nombreuses victimes de la purge post-coup de 2016 ont dû travailler sans couverture sociale dans des conditions de sécurité très précaires. Plusieurs cas ont été recensés où d’anciens fonctionnaires sont morts dans des accidents du travail sur des emplois physiquement exigeants.
Ces dernières années, certaines personnes licenciées ont été réintégrées, mais souvent trop tard. De nombreux cas ont révélé que des individus licenciés, confrontés à de graves difficultés émotionnelles et financières, se sont suicidés ou sont décédés avant leur réintégration.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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