La condamnation d’un chroniqueur décédé a été annulée après une demande d’excuses envers Erdoğan : un journaliste témoigne
Un confrère révèle que le chroniqueur turc Ahmet Turan Alkan s’est vu proposer d’éviter la prison en publiant des excuses au président Recep Tayyip Erdoğan et à son allié d’extrême droite Devlet Bahçeli. Ce témoignage suit une rare volte-face de la Cour de cassation turque.
Ce vétéran du journalisme et politologue, emprisonné près de deux ans pour ses écrits durant la répression post-coup d’État contre les médias en Turquie, est décédé le 21 janvier à l’âge de 72 ans dans la province de Bursa.
Alkan figurait parmi des dizaines de journalistes pris pour cible après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, alors que les autorités turques lançaient une vaste répression médiatique. Arrêté pour « appartenance à une organisation terroriste », ses chroniques dans le désormais fermé quotidien Zaman avaient servi de preuves. Le journal, placé sous tutelle étatique, fut finalement fermé par décret-loi pour ses liens présumés avec le mouvement Gülen.
Après le putsch manqué, le président Erdoğan avait immédiatement accusé le mouvement Gülen, inspiré par le prédicateur exilé Fethullah Gülen, d’avoir orchestré le complot, intensifiant la répression contre ses sympathisants.
La croisade d’Erdoğan contre le mouvement débuta après que des enquêtes pour corruption en décembre 2013 impliquèrent son entourage familial et politique – qu’il qualifia de « complot ». Le mouvement fut officiellement classé comme « organisation terroriste » en mai 2016. Il rejette fermement toute implication dans le putsch ou des activités terroristes.
Alkan est resté incarcéré 709 jours avant son premier verdict, période durant laquelle il nia constamment les charges, arguant que son procès criminalisait l’opinion dissidente plutôt que des actes violents.
Le 6 juillet 2018, après 23 mois de détention provisoire, le tribunal criminel d’Istanbul le condamna à neuf ans de prison pour « appartenance à une organisation terroriste ». Acquitté des charges liées au putsch, il fut libéré en appel.
Sa condamnation fut confirmée en appel en 2019, avant que la Cour de cassation ne l’annule deux ans plus tard, estimant l’affaire insuffisamment instruite.
Selon le professeur Mümtaz’er Türköne, ami d’Alkan depuis 50 ans, ce revirement résulta d’excuses publiques du chroniqueur.
Dans une interview YouTube du 29 janvier, Türköne expliqua qu’après la confirmation du verdict en septembre 2020, des intermédiaires proposèrent à Alkan : « Publiez des excuses et évitez la prison ».
« Il me demanda conseil : ‘Que puis-je faire ? C’est ce qu’on me propose' », rapporta Türköne. « Je lui dis que si c’était garanti, cela valait mieux que la prison. »
Les excuses et leurs conséquences
Douze jours après la notification du verdict confirmé le 24 décembre 2020, Alkan publia le 5 janvier 2021 un article intitulé « Points saillants d’une autocritique inévitable ».
Il y écrivit avoir cédé à « la volupté des mots » et « l’envie de traits d’esprit », blessant des personnes dont « notre Président et M. Devlet Bahçeli ». Sa conclusion : « Des regrets ? Oui ! Des excuses ? Bien sûr ! »
Les autorités judiciaires changèrent rapidement d’avis.
Le 12 février 2021, le procureur général de la Cour de cassation, qui avait requis la confirmation, demanda l’annulation du verdict, faute de preuves concrètes liant Alkan à la hiérarchie du mouvement.
Le 18 mars 2021, la même chambre qui avait confirmé le verdict l’annula, qualifiant Alkan de « journaliste d’opposition reconnu » dont la défense était « logique », sans « preuve de lien hiérarchique avec l’organisation ».
Aucun nouvel élément n’avait été ajouté au dossier entre-temps.
« Il s’est désillusionné »
Türköne affirma que cet épisode poussa Alkan à cesser d’écrire et à se retirer de la vie publique.
« Désillusionné, il abandonna l’écriture et s’éloigna des gens », dit Türköne. « Il essaya la maroquinerie et la menuiserie, mais rien ne remplaça l’écriture. »
Malgré l’annulation, le procès continua. En novembre 2022, Alkan fut condamné à deux ans et demi pour « aide à une organisation terroriste » sans en être membre, et libéré pour temps passé en détention.
Ces excuses contrastaient avec ses précédentes déclarations.
Lors de sa dernière comparution, Alkan avait défendu ses positions avec véhémence, qualifiant son procès de politique : « Tous savent que ces accusations sont des prétextes. Je suis ici pour ce que j’ai écrit sur les enquêtes de corruption du 17-25 décembre. Il n’y a aucune preuve. »
Il décrivit sa détention comme une vengeance politique, refusant de s’excuser : « Je ne lècherai pas le couteau qui me tranche la gorge… n’attendez pas d’excuses. »
Né à Sivas en 1954, diplômé de sciences politiques à Ankara en 1977, Alkan enseigna jusqu’en 2008. Journaliste depuis 1974, chroniqueur dès 1989, il marqua pendant deux décennies le paysage médiatique turc via le journal Zaman.
Après l’état d’urgence du 20 juillet 2016, près de 200 médias furent fermés par décret-loi, principalement des organes liés au mouvement Gülen, pro-kurdes ou d’extrême gauche.
Selon Expression Interrupted, 28 journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie. Le pays occupe le 159e rang sur 180 dans l’Index 2025 de Reporters sans frontières.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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